Une 16ème édition de toute goreté pour les Etranges nuits du cinéma

image-Une 16ème édition de toute goreté pour les Etranges nuits du cinéma

Les organisateurs affichent des sourires jusqu’aux oreilles: cette année, plus de 4000 personnes ont foulé les planches du Temple allemand de La Chaux-de-Fonds du 31 mars au 5 avril, soit quelques centaines de plus qu’en 2014. Petit exercice de plongée dans l’antre de la décadence qui s’assume.

Elle gît sur son parquet, gémissante. La douleur la transperce de toutes parts, mais c’est le prix à payer pour garder en elle l’enfant qu’elle a conçu et qu’elle ne peut se résoudre à laisser partir. Le bas de son corps, monstrueusement déformé, a gonflé comme un ballon.
Après treize ans de gestation, pas étonnant que ça lui chatouille les entrailles, finalement. Treize ans passés à mastiquer une racine retardant l’accouchement de son enfant chéri, afin qu’il passe le restant de ses non-jours au chaud dans son utérus (qui a crié «mère-poule»?)… Mais là, maman ne peut plus se déplacer, le poids du fœtus-adolescent qui a grandi en elle a fini par empêcher toute possibilité de déplacement. Et à la voir se tordre de douleur sur le sol comme un ver-de-terre un jour de déluge, ça a l’air de faire très, très mal. «Calme-toi maman. Tu dois me laisser sortir maintenant, je suis devenu trop grand pour toi». Oui, son enfant pas né peut causer. «Non, tu m’as promis que tu ne me quitterais jamais!». Oui, cette femme a atteint un degré de surprotection de progéniture qui ne pourra jamais être concurrencé. Écartant les protestations de sa faible mère d’un revers de main englué de produit plasmatique, la chose qui hante ses entrailles tente de régler le problème en faisant de la place. S’ensuit donc une charmante cacophonie de gargouillis glauques, de crépitements suspects, de craquements sordides, le temps que cette gracile créature débarrasse maman de tous ses organes en les expulsant par sa bouche. Ce qui tue Madame, mais permet à bébé d’avoir enfin son costume d’humain sur mesure à habiter et de donner enfin tout son sens à l’expression «la chair de sa chair»…  Un spectateur, mi-amusé mi-sérieux, ose crier entre deux grimaces: «Mais c’est quoi votre problème?!». Nul doute que cette remarque s’adressait au comité des Etranges nuits. Puis l’écran affiche le générique de fin. Rideau?

Non, attendez deux minutes. Maintenant qu’on est sur place, autant aller se chercher une bière et faire le tour du propriétaire. Car si l’extérieur du Temple allemand ne paye pas de mine, autant s’en prendre une pour profiter pleinement de ce joyeux foutoir organisé. Et si les Etranges Nuits du cinéma, c’est surtout… du cinéma, c’est aussi et bien plus encore un état d’esprit complètement toqué qui ne prend fin qu’au terme d’une semaine intensément agitée… Allons voir ce que c’est, leur problème.

 Une déco peu frileuse

A peine le seuil du Temple allemand franchi, les décors lubriques et tapageurs nous attaquent de tous côtés. Ce qui est sûr, c’est que malgré la tempête chaux-de-fonnière qui règne au dehors, les responsables déco de 2300 Plan 9 n’ont pas eu froid aux yeux. Et n’ont pas épargné les nôtres. En entrant, sur votre gauche: un mur recouvert de petites fenêtres de l’Avent en carton, à n’ouvrir que si vous êtes friands de top-modèles musclés au phallus huilé. Enfin, si vous n’avez pas de chance, ce sera peut-être juste un chaton ou une publicité pour des saucisses de veau. On avance. Une rangée de tampons (non-usagés, précisons) fixés à la paroi par leur ficelle salue notre passage en se balançant doucement. Sur votre droite: deux matelas dont on ne sait pas à quoi ils peuvent bien servir, mais je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir. Puis la salle, l’écran, le bar, enfin. L’antre du mal. Des bustes féminins qui pendouillent, des piliers de temple recouverts de monstres monstrueusement monstrueux, des seins grotesques à tentacules qui surplombent l’écran géant, un énorme pénis en mouvement qui crache des fumigènes, des items de Mario suspendus au plafond, des partitions de musique ensanglantées… Au risque de faire des comparaisons douteuses, cet endroit ressemble fortement à la caverne d’Ali Cracra. Ou à la chambre d’un hipster qui se serait reconverti au porno-gore. En tous les cas, c'est le résultat de trois mois de travail et de cogitation intensive, et c'est diablement saisissant.

Pas de limite

On jette un coup d’œil à la programmation. Mercredi: après-midi dédié aux enfants, avec chasse aux œufs dans le Temple et film à l’affiche. Heu, mais les décors? «Ils n’ont pas été recouverts pour la journée des enfants… On estime qu’on n’a pas à cacher ce qu’on est! Et puis la grosse paire de seins à tentacules au-dessus de l’écran, les gamins ont cru que c’était une pieuvre avec des énormes yeux, alors…», rétorque d’un air amusé Le grand Lapin gris animateur-déconneur de 2300 Plan 9. Vêtu chaque soir, sans exception, de son costume bugs-bunnyien de plus en plus crado les jours de la semaine se succédant, le drôle de gaillard tient à faire savoir qu’ils assument tout ce qui se passe à l’intérieur de ce lieu incongru. «On cherchera toujours à être une vitrine de décadence, de ‘dérangeté’ (sic). On ne se fixe jamais vraiment de limites». Mais pour avoir le droit de sortir la carte de la déconne perpétuelle, encore faut-il pouvoir se reposer sur des fondations solides. «Bien sûr, on a une ligne cohérente qui nous guide chaque année. Les contenus de la programmation dans son ensemble  suivent toujours un fil rouge conducteur. Si cette composante manque, alors c’est juste faire de la merde pour faire de la merde. Mais malgré ça, on sait que tout peut arriver, et ce qui arrivera, ce sera simplement une expérience de plus!». L’année passée, alors que l’équipe programmation avait choisi de projeter «Les aventures fantastiques du Baron de Münschhausen», film de 1943 commandé par le maître de la propagande nazie Goebbels lui-même, c’est vrai qu’il avait fallu les assumer, les vrais nazis qui avaient débarqué dans la salle…

 Du porn en cage

Soudain, notre œil est attiré par une étrange scène: assise sur un vélo, enfermée dans une cage grillagée, une grande perche blonde pédale à toute vitesse et regarde fixement devant elle. Elle, ou plutôt lui, comme vous voulez: le trans belge Valentine Deluxe, l’invité du vendredi qui a tenu une conférence sur les vampires lesbiennes au cinéma – «Valentine était tout simplement l’arc-en-ciel de bonheur de cette édition», souligne le Lapin – , prend du bon temps en se dégourdissant les mollets. Et pourquoi? Parce que branché au deux-roues, un téléviseur ne s’enclenche qu’en présence d’une grande âme charitable qui viendra pédaler pour mettre en route une VHS… De porno des années 1980, bien sûr. Vous aviez oublié où vous étiez? Hilare, Valentine Deluxe laisse exploser son contentement sous les yeux d’un troupeau de curieux agglutinés à la cage de fer. «Oh oui, oui, qu’est-ce que c’est bien!».  Le photographe officiel de la manifestation nous glisse: «mercredi, j’ai eu peur en voyant les enfants arriver. Je me suis posé ici, à côté de la cage pour prendre des photos en voyant l’un d’entre eux venir pédaler. J’avais peur qu’ils aient oublié de changer de film…». Pas la peine d’aboyer, à la place des chattes poilues, les petits ont eu droit aux chiens peu touffus des «101 Dalmatiens».
Juste à côté, un petit stand «merchandaïzingue» met en vente des affiches des Etranges nuits, des bouts d’écran de l’année précédente, des coussins et des… sacs à vomi. «On en a vendu pas mal», se réjouit Crystian derrière son comptoir. «Après, je n’ai vu personne vomir dedans. Par contre, j’en ai ramené un chez moi, et mon chat a vomi dessus». Pas sûre que ça compte.

Quelques foulées plus loin, la nouveauté de 2300 Plan 9: Johanne Morel, tatoueur, propose ses services de 17h à 22h du vendredi au dimanche. Pas de rendez-vous, pas ou peu de préméditation, une offre d’une quinzaine de tatouages déjà prédéfinie, c’était certainement le plan le plus vicelard auquel penser pour piéger les pauvres gens qui ne peuvent plus distinguer une suze-coca d’une eau gazeuse. En tout, douze personnes sont passées par l’aiguille du professionnel. Et un déçu au moins repartira sans son trophée de soirée. «Ça faisait un bon bout de temps que j’attendais, mais maintenant c’est trop tard. Vous vous rendez compte, ça aurait été une sacrée chance: en dehors des Etranges nuits, il y a une année d’attente chez lui pour avoir un rendez-vous!».

Des navets pour la pause

Et quid de la programmation cinématographique, alors ? Entre les classiques, les gores, les conceptuels, les gores, les «humhorroristiques», les gores, les courts-mais-trash et les gores… Quelques films moins appréciables qui pourraient tout à fait se faire un nom dans la catégorie «navets». On pourrait nous accuser de verser dans les propos subjectifs, mais lorsque la moitié d’un public se tire pour aller fumer un paquet de clopes entier dehors, disons qu’il y a de grandes chances que ce ne soit pas un hasard. Le président, les animateurs, les organisateurs et autres programmateurs, ils regrettent leurs choix cinématographiques, des fois?  «Jamais, jamais de regrets!», assène fièrement notre Rongeur plus vraiment gris vu que c'est dimanche, cigarette frauduleuse au bec – «j’ai le droit de fumer dans le Temple moi, je fais partie de l'animation, haha!» – . Il poursuit: «Honnêtement, c’est intentionnel de programmer des films moins prenants, moins passionnants vers le milieu-fin de semaine. Ça permet au public de respirer et de ne pas se sentir oppressé par une programmation trop intensive. Pour ceux qui en sont à quatre ou cinq jours de festival non-stop, c’est une bouffée d’air frais! Le vendredi par exemple, on sait que c’est une journée très dure, pour tout le monde. Du coup, on joue là-dessus, on adapte nos soirées en conséquence. C’est voulu. Notre but, c’est aussi d’emmener notre public à travers des mondes différents, tout en gardant une certaine cohérence. Bien sûr, même après toutes ces années, les Etranges nuits du cinéma c’est encore le fruit d’un délire entre potes! Sans cela, ça ne se ferait plus!».

Le sérieux enterré

Un délire, c’est certainement le juste mot. Et même si parfois, ils récoltent les commentaires de quidams quelque peu choqués par les goûts suspects des organisateurs en matière de déco ou de programmation, il n’en reste pas moins que tous ceux qui pénètrent dans le Temple semblent y trouver leur compte. L’atmosphère ambiante est toujours au beau fixe, la motivation du public (majoritairement composé de barbus, c’est qu’il faut se protéger du froid à La Chaux-de-Fonds) semble ne jamais retomber. Sérieux s’abstenir. «On est là pour offrir un lieu au public. C’est aux gens de savoir s’ils sont prêts à rentrer ou non, mais après, on les emmène dans la décadence!», lance le Lapin crétin avant de retourner faire le mariole devant son public du dimanche pour annoncer le prochain film. Il est 20h, et on serait presque tenté de sortir Excalibur pour gagner une place où s’asseoir. Ce soir encore, pour la dernière fois, la fête se poursuivra jusqu’à des heures indécentes…

Il y aurait encore tant de détails à évoquer. Des concours de blagues, des concours d’orgasme, des concours de stage-diving (à gagner: de l’alcool, bien sûr)… C’est un état d’esprit, on vous dit! Avant de refermer la porte de ce Temple définitivement désacralisé, laissons le mot de la fin à l’extravagante Valentine Deluxe, qui ne saurait mieux résumer la situation: «Perso, j’aimerais bien tous vous épouser, je suis d’ailleurs en train de faire une demande spéciale auprès du Vatican en ce sens! J’ai adoré ce que j’ai vu de La Chaux-de-Fonds, même s’il y avait quand même beaucoup d’arrachage de bites dans vos films». Si vous êtes un maniaque de l’organisation à l’avance, c'est le moment de dégainer l'agenda: rendez-vous en 2016, du 21 au 27 mars. Préparez-vous à sortir votre excentricité du placard, et à y ranger votre sagesse. Elle ne vous sera d'aucune utilité!

author

À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

0 commentaire

Laisser un commentaire
Back to Top