Qui a peur du grand méchant islamiste?

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Vous hésitiez à prendre part aux cafés scientifiques de l’Université de Neuchâtel? Ce récit à la première personne vous convaincra peut-être. Thème abordé: «Islamophobie, le racisme en toute bonne foi».

J’ai testé pour vous

Mardi 22 avril 2015, 18h. Le soleil brille, les terrasses vendent leurs charmes et leur compagnie (brune, blonde ou rousse) sur les trottoirs, les oiseaux chantent, tous les ingrédients sont réunis pour une activité en extérieur. Votre serviteur s’engouffre pourtant dans la cafétéria du bâtiment de droit, surchauffée, pour assister à un «café scientifique» sur un thème brûlant et qui s’annonce casse-gueule au possible. Il est vrai qu’actuellement il est de bon ton de taper sur l’islamiste. Ce dernier est en effet rendu responsable, en vrac, de l’insécurité dans le monde, des exactions diverses et variées, de la hausse du prix du pétrole et du réchauffement climatique.

C’est donc par un soleil radieux que j’ai, pour vous, vécu l’expérience que je m’apprête à vous conter. Posons le cadre: une bonne centaine de personnes selon moi, beaucoup moins selon les forces de l’ordre, se présentent au rendez-vous. Du côté de l’Université, on n’avait visiblement pas anticipé cet engouement, tant le nombre de tabourets et de chaises n’est pas suffisant pour accueillir tous les séants de tous âges qui se pressent dans la salle.

La partie informative

Pour discuter du thème qui nous intéresse, Mme Duemmler, sociologue, Mme Schneuwly Purdie, socio-ethnologue, Mme Karmous, présidente de l’Association culturelle des femmes musulmanes de Suisse, par ailleurs biochimiste, et M. Korkmaz, le «Jurassien musulman de service» selon ses dires, chargé de cours dans notre belle Université. Ce dernier intervenant ne manque pas de préciser, en préambule, qu’il n’aime pas le football. C’est à cet instant que me traverse l’esprit l’idée de quitter prestement le conclave mais, assis trop au centre et manquant de courage, je décide finalement de rester. Les choses sérieuses commencent, nous sommes donc là, selon M. Korkmaz pour «élever le débat et les consciences», beau programme.

Le coeur du sujet est abordé, Mme Duemmler fait état des deux visions diamétralement opposées qui existent de la religion musulmane, qu’elle soit vécue par ses pratiquants ou ceux, «extérieurs» qui n’y sont pas impliqués. Ces derniers y voient des préceptes rigides, contraignants, ainsi que des pratiques ostentatoires. Les croyants interrogés par ses soins, eux, s’y sentent bien plus libres et on observe bel et bien un fossé entre les deux visions, d’où découle sans doute une partie de l’incompréhension, voire de la peur engendrée par cette religion.

L’Islam serait, selon Mme Karmous, devenue «la religion de l’autre», responsable de ce qui se passe ailleurs. Les exemples ne manquent pas, dont le plus retentissant en Europe ces derniers mois fut l’attaque contre Charlie Hebdo. Les musulmans doivent constamment se faire les avocats des évènements se déroulant à l’étranger, ce qui suscite nombre de réactions dans l’assistance, principalement de lassitude, qu’il est aisé de comprendre. On ne demande en effet jamais à un catholique de présenter ses excuses pour les éventuels agissements d’un prêtre, pourquoi rendre co-responsables ou à tout le moins demander aux musulmans de se dédouaner d’actes auxquels ils sont clairement étrangers? Ce sujet mériterait d’y consacrer un article plus élaboré et détaillé, mais n’étant ni spécialiste du thème ni surtout rémunéré, je laisse à d’autres le soin de s’en charger.

Passage obligé de quasiment tout débat politique suisse, l’UDC et la presse en prennent pour leurs grades, mais pas seulement. La réflexion de Mme Schneuwly et M. Korkmaz  est intéressante et nous ramène à notre propre attitude, à une certaine «responsabilisation» de tout un chacun. En effet et l’argument ne manque pas de pertinence, un parti politique ou un organe de presse ne sont rien sans un relai au sein du peuple, à travers vous, à travers moi. 

Vox populi

Finalement arrive le temps de l’échange avec le public, point selon moi le plus intéressant auquel j’ai assisté. Il aura fallu attendre cet instant pour qu’un petit grain de sable vienne gripper cette machine bien huilée. A ce moment, suite à certaines remarques, maladroites mais sans doute sans volonté d’offenser, un flottement se fait sentir et le débat gagne en tension. En effet, suite à deux réflexions d’auditeurs, dont le fameux «les musulmans doivent se distancer des actes barbares perpétrés dans le monde» ainsi que l’idée d’une « charte définissant positivement les musulmans », un sentiment de malaise m’étreint. En effet, plusieurs autres spectateurs s’enflamment alors, usant d’un sarcasme à tout le moins inapproprié pour tourner en ridicule ceux qui viennent de s’exprimer.

Que l’on ne se méprenne pas, chacun est libre de défendre sa foi, et le débat est enrichissant, mais le fait est que lorsqu’il porte sur un thème aussi émotionnel, les mots prononcés avec fougue peuvent parfois déborder la pensée. A cet instant, j’ai le sentiment que la personne qui ferait l’erreur de mettre les pieds dans le plat serait immédiatement remise en place virulemment par la quasi-totalité de la salle, prête à fondre sur cette victime expiatoire. Et je ne suis pas convaincu que le débat en serait grandi. Nous y échappons, à tout le moins jusqu’à ce que je ne m’éclipse, quelques minutes avant la fin officielle de la séance.

Le résultat

En guise de conclusion, apparentant cette rencontre à un match officiel en NHL (National Hockey League), voici les appréciations subjectives de l’auteur, autrement dit la distribution des bons et des mauvais points :

1ère étoile : à l’Université de Neuchâtel et son service de communication, pour ses cafés scientifiques et son courage d’empoigner un dossier sensible.

2ème étoile : à Mme Schneuwly et à Mme Duemmler, qui ont tenté, tant bien que mal, de ramener le débat de l’émotionnel au rationnel.

3ème étoile : aux intervenants dans leur ensemble, pour la clarté de leurs propos, leur effort de vulgarisation d’un thème complexe et finalement pour la « délicatesse » dont ils ont fait preuve pour répondre aux questions parfois maladroites.

Prochain match en tribunes :

Que l’on ne m’accuse pas ici de reprendre un argument cher à un parti au bouc (enfin au bouvier bernois maintenant), mais balancer crûment «30% de la population suisse est xénophobe», comme s’y est essayé Mme Karmous, malgré tout le débat sur le sens de ce mot, n’est définitivement pas un moyen de faire avancer le schmilblick.

Dans le même ordre d’idée, avancer l’argument massue du calendrier musulman pour placer le dangereux «qu’étions-nous, chrétiens, en 1436 apr. J.-C. ?», comme un auditeur s’y est aventuré, me semble tout aussi indélicat. L’idée est peut-être louable, mais je ne suis pas convaincu que rapprocher les musulmans «actuels» de nos instances chrétiennes du 15ème siècle soit judicieux.

On vous offre des plats de questions sociétales, mangez !

Finalement, le soleil brille toujours lorsque je quitte le bâtiment, et je dois bien vous avouer que cette discussion était plaisante à suivre. Je vous enjoins donc à profiter de ces occasions offertes par l’UNINE, notamment en vous rendant au prochain café, le mercredi 20 mai, sur le thème «Réseaux sociaux: la pub sans foi ni loi».

N.B. : Puissent ici tous les puristes, tous les grammairiens et tous les pinailleurs en puissance trouver l’expression du plus profond respect de l’auteur vis-à-vis des opinions religieuses de chacun…

 

Source image: Deligne

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À propos de Julien Léchot

Néo-rédacteur

1 commentaire

  • Image-Doreen Doreen 5 juin 2015
    Merci pour cet article informatif (et drôle!). En tant qu'étudiant on est parfois réticent à prendre part aux cafés scientifiques, mais cet article m'a fait changé d'avis. C'est en effet vrai qu'on demande aux musulmans de s'excuser pour des fautes commises dans d'autres pays ou contextes, mais on ne s'en rend pas souvent compte.
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