Pour Dürrenmatt - Le calendrier de l'Avent du 14 décembre

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Le 14 décembre marque un jour de deuil pour la littérature helvétique. Voici 25 ans exactement, en 1990, Friedrich Dürrenmatt laissait échapper son dernier souffle à Neuchâtel. Deux mois plus tard, en février 1991, Le Cafignon lui rend hommage en retraçant sa vie. Le journal évoque aussi un discours que l’écrivain-dramaturge a tenu le 11 novembre 1990 en l’honneur de la remise du prix Gottlieb-Duttweiler à Vaclav Havel, fraîchement élu président de la Rébublique Tchèque et Slovaque. Ce discours, qui fut la dernière apparition publique de Dürrenmatt, a provoqué un scandale médiatique à l’époque. Comme les autres médias, les auteurs du Cafignon qualifient ses propos de «choquants». Pour que la surprise du jour soit mémorable, nous ajoutons à cette archive un extrait du discours de Dürrenmatt. Et, cerise sur le gâteau, le discours de Nouvel An de Vaclav Havel le 1er janvier 1990. Éloquent!

Hommage : Le Rocher de l’Ermitage

« La Suisse est une prison dans laquelle les Suisses se sont enfermés » (*).

L’homme qui a tenu ces propos choquants est décédé le 14 décembre 1990 à Neuchâtel [soit deux mois avant la rédaction de l’article, ndlr]. Quelle que fût sa position politique, c’est un grand de la littérature qui nous a quittés. Fr. Dürrenmatt est né à Konolfingen, dans le canton de Berne, en 1921. Son père est pasteur et partisan forcené de la tempérance, sa mère vit dans les mythes bibliques, et son grand-père est un étrange politicien-poète. Elevé dans cette atmosphère de religiosité et de foi triomphante, il vit sa jeunesse comme une maladie. L’école le rebute, il est mauvais élève ; seuls le dessin et la rédaction lui donnent quelques plaisirs. Adolescent, il passe des nuits entières à boire de la bière et du schnaps. Il fréquente néanmoins l’université et étudie la philosophie, la littérature et la théologie. Mais au lieu d’un diplôme de fin d’études, voilà que parait sa première pièce de théâtre : Les fous de Dieu (1946).

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Dürrenmatt acquiert une renommée mondiale avec Le mariage de Monsieur Mississipi (1952) et La visite de la vieille dame (1956), puis Les physiciens (1962). Cependant, il n’est pas seulement dramaturge, mais aussi critique théâtral, peintre et surtout romancier. Ainsi paraissent des romans tels que La Panne (1953) et Le juge et son bourreau (1952). Son œuvre lui vaut de nombreuses récompenses, dont le prix Bechner. Dürrenmatt vivait à Neuchâtel depuis 1952.

Comédie tragique

Le style qui le rendit célèbre est celui de la tragi-comédie. Il devait d’ailleurs affirmer dans un essai sur le théâtre : La comédie est la seule forme scénique capable aujourd’hui de rendre tout le tragique de la situation. L’humour de ses pièces est acide, féroce. Par le grotesque, il met à nu l’impuissance de l’individu ; il n’y a pas de place pour les héros, la vie est un théâtre absurde. Dürrenmatt applique la même logique à ses romans. Ouvrir l’un de ceux-ci, c’est être frappé par l’intrigue, assujettie à un suspense à la fois serré et maintenu à distance par une ironie dévastatrice. Conteur à la fois paisible et inattendu, il ouvre son enquête d’une manière anodine. Les rôles sont distribués, et le lecteur est entraîné dans un labyrinthe qu’il ne peut parcourir sans vertige, sans malaise.

Le discours (*) que prononça Fr. Dürrenmatt à l’occasion de la remise du prix Gottlieb – Duttweiler à Vaclav Havel, discours dans lequel il compare la Suisse à une prison dont les prisonniers sont en même temps leurs propres gardiens, et le soutien qu’il apporta à l’initiative pour une suppression de l’armée illustrent parfaitement l’attitude très critique de Dürrenmatt à l’égard de notre pays. Celles-ci lui vaut d’ailleurs de nombreuses inimités.

Son œuvre fait date dans l’histoire de la littérature de langue allemande. Les Physiciens ou La visite de la vieille dame sont depuis longtemps des « classiques ». Il faut donc lire Dürrenmatt.

W.S. et N.S., ANEL

 

Le discours de Dürrenmatt

L’auteur l’a tenu le 11 novembre 1990, à Zürich, pour la remise du prix Gottlieb-Duttweiler à Vaclav Havel. Un discours qui trouve une résonnance toute actuelle.

by Elke Wetzig (elya)
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«Pour Vaclav Havel

«(…) cette prison où les Suisses se sont réfugiés (…) parce que c’est sûrement dans leur prison qu’ils sont sûrs de ne pas se faire agressés, les Suisses se sentent libres en détenus de la prison de leur neutralité (…).

Il n’y a qu’un seul problème dans cette prison, c’est de prouver que ce n’est pas une prison mais le refuge de la liberté, puisque, de l’extérieur, une prison est une prison et ceux qui sont dedans sont des prisonniers, et celui qui est prisonnier n’est pas libre : aux yeux du monde extérieur, seuls les gardiens sont libres, car s’ils n’étaient pas libres, ils seraient prisonniers (…).

Pour résoudre cette contradiction, les prisonniers ont introduit l’obligation générale d’être gardien : chaque prisonnier fait la preuve de sa liberté en étant lui-même son propre gardien. Ce qui donne à la Suisse l’avantage dialectique d’être à la fois libre, prisonnier et gardien».

(Extraits tirés de la Revue Européenne des Sciences sociales, n°134, 2006, p.63)

 

Nouvel an de Havel

Le discours de Nouvel An 1990 de Vaclav Havel, ancien leader de l’opposition en République tchécoslovaque et nouvellement élu président de la République Tchèque et Slovaque.

«Mes chers fidèles citoyens

Depuis quarante ans jusqu’à aujourd’hui, vous entendez de mes prédécesseurs différentes variations autour d’un même thème : a quel point notre pays est florissant, combien de millions de tonnes de fer nous produisons, à quel point nous sommes heureux, à quel point nous croyons en notre gouvernement, à quel point les perspectives qui s’offrent à nous sont lumineuses.

Je suppose que vous ne m’avez pas nommé à ce poste pour que moi aussi, je vous mente.

Notre pays n’est pas florissant. L’énorme potentiel créatif et spirituel de notre nation n’est pas utilisé raisonnablement. Une nation qui se nomme elle-même un Etat d’ouvrier humilie et exploite les travailleurs.

by Ji?í Jiroutekderivative work: ThecentreCZ
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Jiri Jiroutek Havel Vaclav, Praha 2006.jpg
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Il y a trois jours, je suis devenu le nouveau président de la République comme conséquence de votre choix, exprimé à travers les députés de l’Assemblée Fédérale. Vous avez le droit d’attendre de moi que je mentionne les tâches que j’envisage, avant de parler de moi comme président

La première de celles-ci est d’utiliser tout mon pouvoir et mon influence pour assurer que nous nous rendions bientôt aux urnes dans une élection libre, et que notre chemin vers cette étape historique sera digne et pacifique.

Ma seconde tâche est de garantir que nous approchions ces élections comme deux nations indépendantes qui respectent chacune les intérêts, l’identité nationale, les traditions religieuses et les symboles de l’autre.

Ma troisième tâche est de soutenir tout ce qui pourra mener à de meilleures circonstances pour nos enfants, les personnes âgées, les femmes, les malades, les travailleurs au métier difficile, les minorités nationales et à tous les citoyens qui pour une raison ou une autre ont moins de valeur que d’autres.

Vous me demanderez peut-être à quel type de république je rêve. Laissez-moi répondre : je rêve d’une république indépendante, libre, et démocratique, d’une république qui prospère économiquement et juste socialement…

Citoyens, votre gouvernement est revenu à vous !»

 

NB : Vaclav Havel a été le leader de l’opposition à la République Socialiste tchécoslovaque et meneur de la révolution de velours en 1989. Il a reçu le prix Gottlieb Duttweiler quelques mois après avoir été élu président de la République tchèque et slovaque (1989-1992). Havel deviendra ensuite président de la République Tchèque (1993-2003).

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À propos de Lena Würgler

La seule autre vraie journaliste.

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