Mouah ah ah! - Le calendrier du 10 décembre

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Quel est le lien entre les histoires belges, Oncle Ernest, un os de poulet, le crack et les photographies de gros vieillards à poil ? Julien Hirt, corédacteur en chef du Cafignon à l’époque, vous donne la réponse dans ce poilant article du n°86 de novembre 1998. Une blague ? Mais non… On n’oserait pas… C’est la 10ème archive du Calendrier de l’Avent du Cafignon.

Histoires Belges

J’ai récemment fait une découverte tout à fait étonnante. Je ne peux pas résister à l’envie de la partager avec vous.

Les gens n’aiment pas les histoires belges. Ça ne les intéresse absolument pas. Ils ne souhaitent pas les entendre. Pas du tout. Faites le test. Allez vous balader, l’ait innocent, et abordez n’importe quel inconnu. Ce type qui fait la queue à la poste, une liasse de documents à la main depuis vingt minutes par exemple. Demandez-lui.

Vous lui dites : «Hé salut, on dirait que ça t’amuse pas beaucoup de faire la queue à la poste, une liasse de documents à la main. Tu veux que je te raconte une histoire belge pour te distraire?»

Et il répond : «Non.»

Bien entendu, on ne peut pas généraliser, il y a tellement de gens bizarres de par le monde. Je n’irais pas jusqu’à prétendre que personne n’aime les histoires belges. A vrai dire, on ne pourrait même pas affirmer que personne ne souhaite échanger ses dernières économies et ses ultimes chances de vivre une vie harmonieuse et saine contre un peu de crack. Certaines personnes le font.

Et il y a évidemment d’autres exemples. Vous pourriez dire : «Personne n’a envie de collectionner des photographies de vieillards obèses entièrement nus.» Vous auriez tort. Il y a des gens qui adorent ça, ce qui explique d’ailleurs en partie la popularité de l’internet.

De la même manière, il existe des gens qui non seulement adorent les histoires belges, mais souhaitent en faire profiter tous leurs amis, en dépit du fait authentique que personne n’aime les histoires belges.

Personne, ou devrais-je dire, personne à l’exception d’une frange de la population particulièrement perverse. Le reste de l’humanité – ce qui inclut des fumeurs de crack et des amateurs de photographies de vieillards obèses entièrement nus – préfèrerait franchement faire autre chose qu’entendre ces histoires. Même les gens qui font la queue à la poste, une liasse de documents à la main depuis vingt minutes, et qui pensent qu’ils préfèreraient être n’importe où ailleurs à faire n’importe quoi d’autre.

Et quand vous parlez d’histoires belges, ils disent : «Mmmh, faire la queue à la poste une liasse de documents à la main, ça n’est pas si mal tout compte fait.»

Non que je vous soupçonne d’apprécier les histoires belges, ceci dit. Quand je dis «vous», je parle en termes généraux. Vous aurez sans doute corrigé de vous même.

Autre constatation, corollaire de la première : raconter des histoires belges, c’est hélas bien plus toléré en société que fumer du crack ou contempler des photographies de vieillards obèses entièrement nus. Si, en conclusion du traditionnel repas de Noël, votre oncle Ernest sortait sa pipe en verre et son sachet de cristaux de crack dans le but de les partager avec toute l’assemblée, nul doute que la famille le regarderait d’un œil désapprobateur. Par contre, s’il se met en tête de monopoliser l’attention de tous les convives pour narrer la désopilante histoire de deux touristes belges perdus dans les toilettes de l’aéroport d’Orly, personne ne bronche. On attend que ça passe.

Allez comprendre.

Alors, me demanderez-vous, comment faire cesser ce supplice? Qui mettra fin à la torture annuelle consistant à faire comme si de rien n’était alors que quelqu’un s’est mis en tête de raconter une histoire belge ? Et bien en fait, il existe plusieurs moyens.

Bien entendu, et vous y aurez déjà pensé, on peut assassiner l’oncle Ernest.

«Vous connaissez celle du couple de belges qui veut gravir le Mont-Bl…» BLAM ! Voilà le grossier personnage réduit définitivement au silence. Une balle suffit, pour peu qu’elle soit bien placée, à résoudre le problème de manière durable. Et non seulement l’oncle Ernest ne racontera plus jamais d’histoires belges, mais il y a fort à parier que personne d’autre ne souhaitera imiter son exemple tant que vous caresserez la crosse de votre .57 Magnum.

Mais je suis tout à fait conscient des limites de cette méthode. Il est possible que vous aimiez bien votre oncle Ernest malgré cette détestable habitude. Certains de mes proches collectionnent des photographies de vieillards entièrement nus et cela ne les empêche pas d’être des gens charmants. Choisissez alors une technique, qui pour être plus douce, n’en est pas moins tout aussi radicale.

illustration Yves Chaland - Cafignon n°86 novembre 1998

Dès que le forfait semble être sur le point d’être commis, ouvrez grand les yeux, comme une marmotte face au canon d’un fusil de chasse, et produisez un gargouillis effrayant. Puis, tombez de votre chaise à grand fracas en faisant mine de vous étrangler à cause d’un os de poulet. Tout le monde cherchera à vous sauver la vie, ce qui au passage peut être très réconfortant. L’oncle Ernest, quant à lui, ne pourra jamais terminer son histoire, puisque la conversation aura tourné aux récits d’opérations à cœur ouvert et d’enterrements sans lesquels la fête ne serait pas la fête. Dans la confusion, personne ne remarquera qu’il n’y a pas de poulet au menu.

Problème réglé ? Pas tout à fait, j’en ai bien peur. L’oncle Ernest, ou un quelconque sympathisant, pourra revenir à la chasse au café. Et là, pas question de rééditer le coup de l’os de poulet. Les gens commencent à vous regarder bizarrement si vous ne pouvez pas avaler une bouchée sans en mourir. Si vous n’y prenez pas garde, on ne vous servira plus jamais de volaille.

L’Oncle Ernest prend son souffle et dit : «J’ai une histoire, vous allez rire. Un policier belge, au cours d’une ronde, repère…»

Vous l’interrompez : «C’est celle avec le cambrioleur qui transporte son butin dans deux grosses valises ?»

«Oui oui. Donc, le policier voit le cambrioleur, et il l’arrête. Mais le cambrioleur demande à fumer une cigarette avant d’aller au poste.»

«La poste ?»

«Le poste de police !»

«Ah oui, pardon ! Et après, il va dans le bureau à tabac et il s’enfuit par la porte de derrière ! C’est celle là ?»

«Hrm. Oui. Donc quelques mois plus tard, le policier revoit le même cambrioleur, il l’arrête de nouveau, et…»

«Attends attends, je devine. Cette fois, c’est le policier qui va acheter des cigarettes ? C’est ça ? Mais vas-y, raconte ton histoire !»

Vous noterez que, bien que cette méthode soit efficace, elle vous oblige à raconter vous-même une histoire belge. Ce n’est pas idéal, j’en conviens, mais une telle technique a déjà sauvé de très nombreux repas de famille.

Et d’ailleurs, vous allez rire, ça me rappelle une histoire…

Julien Hirt

Illustration : Yves Chaland

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À propos de Lena Würgler

La seule autre vraie journaliste.

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