Littéraires et scientifiques: je t'aime moi non plus... Le calendrier de l'Avent du 9 décembre

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La sagesse populaire prétend que lorsqu'un cliché semble tenace, c'est qu'il n'en n'est pas un... Cette archive du numéro 4 du Cafignon, daté de novembre 1980, ne manquera certainement pas de vous faire sourire. Ou grincer quelque peu des dents, si vous n'êtes pas d'humeur taquine. Car ses quelques lignes font état d'une certaine incommunicabilité tangible entre étudiants lettreux et étudiants scientifiques, à travers les propos rapportés d'ingénieurs s'exprimant sur les étudiants en Lettres... Comme un air de déjà vu.

Des ingénieurs parlent

"Les lettreux ne savent pas où ils vont, ils planent. Ils n'ont aucun couplage avec la réalité. Ils s'envolent, leur émerveillement quasi perpétuel s'oppose à une recherche du « pourquoi ».

"Ils s'inscrivent à la faculté des lettres par facilité mais ne s'intéressent pas à leurs études. Avec une bonne mémoire ils réussissent leurs examens mais ne comprennent rien."

"Et ils ont la prétention de savoir. Ils se gargarisent de belles pensées philosophiques au bistrot. Un homme ignorant, mais plein de bon sens, les écrase par ses raisonnements logiques mais eux les repoussent d'un air dédaigneux; eux ils savent."

"Et dans leur vie professionnelle (en général ils se retrouvent professeurs) ils sont incapables de s'organiser."

Ces propos ont été crachés par des personnes à qui j'ai parlé de notre débat sur l'incommunicabilité des mondes scientifiques et littéraires.

Bernard Stauffer

***

Ce débat sur les difficultés de dialogue et d'échange entre mondes scientifiques et littéraires a été lancé par les rédacteurs du Cafignon dès les tout premiers numéros. En février 1980, Teresa Breunduzzi y écrit quelques lignes faisant référence à la nécessité d'engager un tel débat au sein de l'Université: "Ce problème me semble très intéressant à débattre parmi les étudiants, mais aussi avec les professeurs: on ne devrait pas s'arrêter au stade où chacun place son petit mot par-ci par-là, et puis 'tout est fini'. La suggestion est de se demander avant tout pour quelles raisons les gens choisissent de se dédier à des études scientifiques ou littéraires."

On retrouve dans plusieurs numéros suivants cette volonté ferme d'entreprendre des discussions approfondies sur le sujet, allant jusqu'à proposer de former un groupe d'étude qui se penche très sérieusement sur cette apparente incommunicabilité entre littéraires et scientifiques. Groupe qui serait chargé de "parler avec des savants, lire des livres et en faire des fiches, faire des interviews et faire une synthèse de la situation de temps en temps." (Teresa Breunduzzi, toujours)
Depuis notre plongée dans les archives du journal de l'Université, nous n'avons trouvé cependant aucune preuve écrite qui puisse confirmer l'aboutissement de ce projet.

Et pourtant, Dieu sait que les stéréotypes et autres clichés vont toujours bon train. Ils ne concernent d'ailleurs pas uniquement les deux domaines susmentionnés (lettres et sciences), puisque nombre d'idées reçues circulent également sur la faculté de droit ou d'économie. Pas besoin de trop s'éloigner de l'avenue du 1er-Mars pour entendre que "les filles en droit, elles ont des ongles plus longs que leurs cheveux" ou que "les mecs en économie, leur costard ils ne l'enlèvent certainement même pas pour dormir".

Sans vouloir en faire l'unique responsable, l'Université elle-même n'est certainement pas étrangère à la pérennité de tels raccourcis interprétatifs: même en cherchant bien sur la Toile, y compris sur son propre site, impossible de tomber sur une liste exhaustive de toutes les possibilités de cursus interfacultaires possibles. En tout cas, elle n'y encourage ses étudiants d'aucune manière. Chaque faculté semble bien rangée à sa place, sans trop empiéter sur les autres, que ce soit sur leurs pages web respectives ou au sein des bâtiments universitaires eux-mêmes. 
La route semble semée d'embûches administratives pour celui qui désire étancher sa soif de curiosité à la fois en matière de littérature anglaise et en matière de physique, ou en psychologie et biologie. Simple question de cohérence, dites-vous? Certes, à l'heure où les "spécialistes" en tous genres dominent le monde du travail, cet argument paraît tout à fait logique. Qui engagerait un détenteur de bachelor en histoire de l'art-mathématiques? Et pourtant... Les plus grands esprits de notre Histoire se sont bien souvent construits grâce à l'étude en simultané de nombreuses disciplines: Pascal, qui nous a à la fois enrichis avec ses "Pensées" et illuminés de ses traités de méthodes scientifiques, ou plus proche de nous, Einstein, qui s'est plongé dans les écrits de Nietzsche ou de Spinoza, dont les visions du monde l'on inspiré jusque dans ses théories scientifiques, sans oublier les innombrables talents a priori sans liens véritables que l'on attribue de nos jours à un certain Léonard de Vinci (aller, petit aperçu pour le plaisir: anatomiste, peintre, poète, ingénieur, ou encore botaniste). 

Au final, le point principal dans tout cela reste certainement celui soulevé par nos prédecesseurs du Cafignon: plus que de trouver les bonnes réponses, il s'agit de se poser les bonnes questions. Trente ans plus tard, nous en sommes toujours là.

 

 

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À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

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