Les multiples facettes de l’ubuesque Toulouse-Lautrec

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Le célèbre peintre a eu plusieurs vies durant sa courte existence. L’exposition «Toulouse-Lautrec et la photographie», présentée au Kunstmuseum de Bern jusqu’au 13 décembre, les évoque toutes, dans une scénographie qui brille de classe et de sobriété. A voir absolument.

La scène présente un homme moustachu assis sur un coffre massif, tenant à la main un grand éventail. A ses pieds, deux hommes se prosternent sur le sol. Tous trois portent des vêtements orientaux. La photographie de François Gauzi n’est pas tirée d’un voyage en Orient, mais capture Lautrec et ses amis Claudon et Nussez, travestis, en train de jouer une saynète en 1884. La quatrième salle de l’exposition «Toulouse-Lautrec et la photographie» du Kunstmuseum de Bern est consacrée à l’une des facettes les moins abordées du peintre : sa passion pour le travestissement. On le voit déguisé en  «Samouraï louchant» (1892) dans une photographie de son ami Maurice Guibert. Ou en «Muezzin» (1894), criant les bras levé sur un balcon. Ou encore en femme, en Pierrot, en soldat, en Japonais. «Lautrec, comme son père, aimait se déguiser et se faire photographier en costumes», explique la courte présentation à l’entrée de la salle. À l'époque des bals et des cabarets, l’excentrique peintre se présente comme un homme du Paris de la fin du XIXe siècle, ville «qui raffolait de travestissements», souligne le texte d’introduction.

Pas photographe

Le petit homme d'à peine 1m52 - en raison d’une maladie génétique qui a freiné la croissance de ses jambes - a d’abord utilisé la photographie comme objet de souvenirs. Cette toute nouvelle invention née en 1839, soit 25 ans avant lui, lui a servi à capturer durablement les saynètes jouées avec ses comparses, mais aussi de nombreux moments partagés avec ses amis ou passés dans son atelier. En l’honneur des 150 ans de la naissance du peintre, le Kunstmuseum de Bern dévoile une multitude de photographies présentant l'artiste dans sa vie quotidienne, privée comme publique. Pourtant, «Lautrec ne posséda jamais d’appareil photographique, ni ne fit jamais œuvre de photographe», commente le petit guide de l’exposition. «S’il avait besoin d’une photographie pour une transposition picturale ou s’il voulait se faire prendre en photo, il avait recours à l’un de ses amis photographes». Des photographies dont il se servira également comme source d’inspiration pour ses compositions. A plusieurs reprises, le musée a placé côte à côte une image photographique et sa transposition picturale, preuves que l’artiste s’est bien inspiré de clichés pour ses productions.

Vie de débauche

Si le lien entre le peintre et la photographie sert de fil rouge à l’exposition, cette dernière permet avant tout de réaliser à quel point la vie de Toulouse Lautrec fut riche, trépidante, dévergondée. Ce fils d’une famille aristocratique, «se complut dans son rôle de marginal non conformiste menant une vie de débauche», lit-on dans le guide. Celui qui avait sa table réservée au Moulin rouge, qui a par moment vécu dans les maisons closes, qui a profité d’une cure de désintoxication à l’alcool en 1899 pour dessiner ses souvenirs de spectacles de cirque, n’a pas gaspillé une minute de ses 36 ans d’existence. L’exposition plonge littéralement le spectateur dans le Paris de l’époque. Une salle est par exemple consacrée aux peintures de prostituées, une autre à celles du monde du théâtre, une troisième se concentre sur les sports de vitesse alors en pleine expansion, des courses automobiles aux concours équestres en passant par les compétitions cyclistes sur les tout récents vélodromes, etc. Les toiles, affiches et dessins de l’artiste, aux traits anguleux et aux forts contrastes de couleurs, reflètent le bouillonnement de Montmartre, l’agitation de la vie parisienne, l’exaltation du peintre. Ils conservent impeccablement le mouvement de ses personnages, souvent proches de la caricature. Chez Lautrec, tout n’est qu’évocation de vie, d’animation, d’effervescence.

Classe et sobriété

L’exposition du Kunstmuseum n’a rien d’indigeste. Au contraire. L’espace entre les œuvres garantit l'air nécessaire pour les mettre en valeur. Quelques vitrines dévoilent des documents d'époque, livres consacrés à Lautrec, lettres ou journaux. Et on y trouve quelques merveilles, dont un article du journal "La Grande Vie", écrit par Marthe d'Aulnay et intitulé "Le triomphe des dessous féminins":

Au Moulin Rouge, où la beauté rayonne sous la forme vivante des charmantes péripatéticiennes de l'Amour, il faut admirer les amas charmants de guipures et de dentelles, qui sont comme des écrins sensuels des trésors de la femme (...). Sous les lumières, au milieu de la musique entraînante et des quadrilles, les dessous féminins forme une auréole aphrodisiaque qui transporte le rêve des Paris infinis

Les pièces de l'exposition sont peintes dans différents tons ocres, apaisants, loin du blanc parfois trop froid de certains musées. La scénographie se fonde sur une structure thématique qui permet de facilement saisir les facettes les plus importantes de l’artiste. Les oeuvres sont pêtées par des musées de renom, dont le musée Toulouse-Lautrec d’Albi, le Brooklyn Museum de New-York, le Musée d’Orsay à Paris, la Tate Gallery de Londres, etc. Rapidement visitée, l’exposition «Toulouse-Lautrec et la photographie» possède toutes les caractéristiques d’une grande exposition, tout autant pour les amateurs d’art que pour les néophytes.

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À propos de Lena Würgler

La seule autre vraie journaliste.

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