Les fables du taon et de l'hippie enfant fleur contées par Marc Bonnant

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Les 28 novembre et 12 décembre prochains, le Théâtre du Pommier aura l’honneur d’accueillir Marc Bonnant. L’avocat, féru d’Histoire, effectuera un retour vers des temps lointains et reprendra les procès de deux hommes notoires ; Socrate et Jésus. A cette occasion, reporter du Caf’, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec le maître et l’occasion de le questionner sur ses exégèses. 

Le procès de Socrate a lieu 432 ans avant celui de Jésus. Le premier est pour l’essentiel retranscrit par deux des disciples du philosophe ; Platon et Xénophon. Les plumes de ces derniers sont pour beaucoup « apologétiques » et doivent donc être analysées, sur le plan historique pur, prudemment. Quant aux sources relatives au procès du Christ, elles « ne sont pas non plus innombrables » et pour la plupart religieuses. Toutefois, l’intérêt des deux procès ne réside pas dans l’authenticité des faits, mais dans les questions que chacun soulève. 

Sur l’accusation d’abord.

Devant les héliastes, Socrate est accusé de corruption de la jeunesse et d’impiété, laquelle prend deux formes : celle de ne pas honorer les dieux de la cité et celle d’introduire de nouvelles divinités. 

Le premier chef d’accusation est en substance explicable comme suit. La jeunesse athénienne d’alors est élevée dans des valeurs de respect de la cité et des anciens, ces pères, sages et savants, gonflés de l’expérience que leur vie longue et prospère leur a offerte. Le modèle phare, celui qui fait fureur dans la jeune démocratie, est patriarcal. Socrate, mis dans le même bain (ou panier, mais jadis les thermes avaient plus de succès que l’osier) que ses collègues sophistes, est dérangeant : il suggère à la jeunesse un affranchissement de celle-ci vis à vis de ses pères. Il ose remettre en question les modèles athéniens (Thémistocle, Aristide ou Périclès) qu’il estime – peut-être – mais qu’il ne considère – sans aucun doute – pas capables de s’interroger sur les valeurs du bien et du mal[2]

En ce qui concerne le méfait d’introduire de nouveaux dieux dans la cité, il y a de quoi être surpris. En effet, Athènes à l’époque est loin d’être xénophobe des dieux. C’est même tout le contraire, elle ne rechigne jamais à honorer un nouveau dieu, de quelque pays qu’il provienne et quelque soit sa spécialité. En fait, le problème est sous-jacent : « C’est que le dieu de Socrate est un dieu intérieur (…). Voilà quelqu’un qui, anticipant sur le monothéisme, dit, moi j’ai un dieu, que j’écoute, c’est un dieu intérieur. Je l’appelle mon daemon, il n’a pas de temple, je ne lui fais pas des offrandes, pas de rituels, il n’y a pas des jours qui lui sont consacrés, il est tous les jours mon dieu. Socrate dit de surcroît, ce dieu là me dit ce que je ne dois pas faire, ce n’est pas un dieu qui prescrit, c’est un dieu qui proscrit ». C’est donc cette vision novatrice, révolutionnaire de la croyance qui effraie, parce qu’elle remet en question tout le système pratiqué. 

Jésus, lui, pour des raisons de légitimité, est l’objet de deux reproches distincts, selon le juge siégeant face à lui. Usurpation du titre de Messie devant le Sanhédrin et usurpation du titre de roi des juifs devant l’empereur. Marc Bonnant l’explique : « L’accusation religieuse est de dire que le fils se proclame le fils de l’Homme (…). Le fils de l’Homme est à vrai dire, selon les textes hébraïques anciens, le messie ». Le Sanhédrin reproche donc à Jésus d’être un usurpateur. Or, le tribunal juif, n’ayant pas le pouvoir d’exécuter les sentences, remet Jésus, après l’avoir jugé, à celui « qui a la force du glaive », l’empereur Ponce Pilate. Lequel se retrouve emprunté face à cet accusé coupable d’un crime dont la gravité lui échappe. En effet, l’avocat me précise que « Pilate est un administrateur du territoire, un homme concret, qui croit aux dieux comme les romains croyaient aux dieux, mais toutes ces querelles de monothéistes lui sont parfaitement indifférentes, il les trouvait même vraisemblablement plus absurdes que rationnelles »

Sur la défense ensuite.

Le système de défense de chaque accusé est le premier aspect qui a interpellé l’avocat. Jésus d’abord se contente de répondre à chaque affirmation de ses accusateurs – religieux ou laïques – c’est toi qui le dis. Marc Bonnant détaille : « Il ne dit pas non, il ne dit pas oui, (...) c’est d’une incroyable insolence ! Cela veut dire, si c’est toi qui le dis, compte tenu de ce que tu es, c’est vrai. Ou bien, c’est toi qui le dis, tu portes la responsabilité de cette accusation, je te renvoie au fardeau de la preuve. Ou bien ça veut encore dire, je ne sais pas de quoi tu me parles, tu es dans ton propre délire, tu divagues ! ».

Chez Socrate, la défense n’est pas plus vindicative et tout autant présomptueuse. D’abord, il ne cache pas son mépris pour le tribunal formé d’artisans, qu’il considère incapables de saisir les enjeux philosophiques qui lui sont si chers. Pour exemple, sa réponse, délectable, sur sa prétendue impiété, interprétée par Marc Bonnant : « Comment peux-tu (à Mélétos) dire que je suis coupable d’impiété ? Est-ce qu’il y a un des rituels religieux que je ne respecte pas ? Est-ce que je ne vais pas à Olympie ? (…) Apollon, que l’un de mes amis va interroger au temple de Delphes pour savoir qui est le plus sage des hommes » et de continuer, non sans lucidité : « Voilà qu’Apollon lui dit, le plus sage des hommes c’est Socrate. Est-ce que c’est vrai ou ce n’est pas vrai, non pas qu’il soit sage ou non, mais que son ami, soit un cacochyme de son âge, se soit entretenu avec le dieu Apollon lui-même… », admettons. Et Socrate dans le verbe de Bonnant d’en remettre une couche pour flatter définitivement les juges : « Montrez-moi ! C’est le dieu lui-même ! Comment pouvez-vous m’accuser d’impiété alors que mon premier témoin des charges c’est dieu, et pas le dernier des dieux, c’est Apollon. Et dans le regard d’Apollon, je suis le plus sage des dieux. Alors vous, héliastes, qui êtes-vous pour avoir une opinion contraire aux dieux ? »

Ensuite, Socrate refuse catégoriquement le soutien de Lysias[3] et se défend seul. Enfin, il interroge ses juges comme il interroge les quidams sur la place publique ; « au fond, il fait avec ses accusateurs et silencieusement avec les juges ce qu’il a fait pendant toute sa vie socratique, qui est de constater chez l’autre – de le conduire au constat – qu’il ne sait pas de quoi il parle » conclut mon interlocuteur. 

Pour Marc Bonnant, il est certain « que les deux accusés se défendent très mal au regard d’un avocat contemporain » et que « pour des raisons différentes, l’un comme l’autres voulaient la mort »

A vous, dont la curiosité aura été suffisamment éveillée, je vous exhorte tambour battant à aller faire le pied de grue devant l’entrée du théâtre du Pommier. Vous devrez arborer votre meilleure expression d’attendrissement afin d’amadouer le caissier et le convaincre de vous laisser entrer. Les deux représentations affichant déjà complet, il vous faudra ruser ! Vous pourrez aussi compter sur des désistements, en vous pointant une demi heure en avance. Et si, par malheur, ces malices ne portaient aucun fruit, guettez les conférences données ailleurs et allez vous consoler en visionnant des vidéos de l’avocat en ligne !

Que ce soit sur Jésus, Socrate ou quelque personnage ou sujet qui soit, vous en apprendrez forcément de Marc Bonnant. L’un de ces derniers illuminés qui, lorsqu’il cherche une réponse, fouille dans sa mémoire avant de consulter son Smartphone.

Claude Marbre

 

[1] Note au lecteur consciencieux : afin de prévenir toute éventuelle accusation de plagiat (combat si cher et des plus honorables à l’université neuchâteloise), les sources de cet article sont, par ordre décroissant d’importance : M. Marc Bonnant (toute forme de discours rapporté sera de lui et de lui seul), le livre de Claude Mossé titré « Le procès de Socrate » aux éditions Complexe, année 1987, quelques numéros de la collection « Tout l’Univers » aux éditions Hachette, la Bible (en français courant), la toile ou l’Internet et finalement quelques neurones du journaliste. 

[2] Claude Mossé titré « Le procès de Socrate » aux éditions Complexe, année 1987, p.97.

[3] Rhéteur dont la réputation n’était plus à faire à l’époque. 

 

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À propos de Claire Desponds

Etudiante quelconque en droit

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