Le marché de l'eau - Calendrier de l'Avent du 8 décembre

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L’article de Gilles Garazi de février 2000 montre qu’en 15 ans, le monde a au fond peu bougé. Alors que la COP21 bat aujourd’hui son plein, celui qui était à l’époque en postgrade en hydrogéologie à l’Université de Neuchâtel évoque un thème d’une actualité brûlante : la privatisation de l’approvisionnement en eau. Se greffe autour de cette thématique la géopolitique du Moyen-Orient, sur fond de tensions ou de rapprochement entre Israël, la Syrie, la Turquie, les Kurdes, etc. Comme un goût de déjà vu… Aujourd’hui, Gilles Garazi est directeur de la Transition énergétique aux Services industriels de Genève.

Goutte à goutte

Un vent de panique s’empare des naturalistes les plus confiants : les requins seraient sortis de l’eau pour se lancer dans son commerce ! Face à ce défi économico-socio-darwinien, quelle place pouvons-nous espérer occuper dans le jeu de Monopoly à échelle mondiale qui se joue sous nos yeux ?

La langue française évolue bien étrangement, en cette aube du 3ème millénaire, a-t-elle bogué ? Avouez-le, vous hésitez à prononcer le vocable « entreprise publique », vous rougissez d’oser dans un accès de colère infamant « droits sociaux », alors que l’évocation même de subventions vous transperce d’un frisson de stupeur… Vous êtes parfaitement moderne et absolument pas désuet(te). Bravo. Vous avez compris que la dérégulation conduisait inéluctablement vers la compétitivité, laquelle ne saurait guider son monde que vers une salutaire flexibilité, elle-même porteuse de confiance pour les investisseurs grâce à son ouverture et favoriser ainsi la croissance des gains en capitaux par une meilleure dynamique des marchés.

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Forts de cette certitude, et face aux coûts engendrés par la mise en service, le développement, l’exploitation, la distribution et l’entretien de l’approvisionnement en eau du publique [sic.], la plupart des états occidentaux ont préféré céder au secteur privé la gestion de ce bien publique [sic.] vital. Dans ce processus de privatisations, des empires  tentaculaires aux allures de rouleau compresseur baroque se sont formés ou consolidés, comme celui de Suez-Lyonnais des Eaux ou du groupe Vivendi (qui a fusionné le 31 janvier 2000 avec le groupe Vodaphone, accomplissant ainsi la plus grande fusion de tous les temps…), lequel possède également Canal + et le groupe Havas (éditions et presse). Ces multinationales assurent la desserte en eau des collectivités (ou usines) qui font appel à elles, et ont acquis tant d’importance et d’expérience qu’elles peuvent à juste titre se targuer d’une très bonne maîtrise de la baguette de sourcier, et qu’elles se substituent souvent avantageusement à la distribution étatique d’un point de vue technique du moins. En Suisse, l’eau courante reste du ressort de l’Etat (à l’exception du canton de Zoug), mais il est probable qu’elle ne tardera pas à connaître le sort des télécommunications, de l’électricité, de la Poste et des transports.

De passage en France ou en Angleterre, vous avez trouvé l’eau excellente et votre plaine du Grütli natale ne vous a guère manqué. Certes, l’aqua privatis est aussi claire que l’aqua publicum… elle a toutefois un arrière-goût un peu amer et diffus, de ces évocations d’arômes que vous ne parvenez pas à nommer. Démasquons ensemble le spectre de la mystérieuse âpreté. La conception profonde et solidement ancrée en vous que l’eau représentait un bien social, constituait un droit social immédiat et garanti à toutes et à tous par la collectivité. L’eau que contient le verre d’aqua profitis examiné n’est plus qu’une richesse économique de laquelle on peut espérer des revenus. Vous avez perdu, enfin, tout pouvoir direct sur les modalités de la distribution d’eau, celle-ci ne dépendant plus désormais d’une quelconque entité démocratique. En France les prix du m3 d’eau ont fortement augmenté dans certaines zones, alors qu’en Angleterre les coupures sont plus fréquentes de 35% depuis la privatisation de la distribution1. L’eau privée se dispense en principe à qui peut la payer, même si les pays pratiquant une gestion intégrée, comprenant des acteurs privés et publiques [sic.], ont la possibilité de protéger les « mauvais payeurs ».

Pays émergents et submergés

Les géants multinationaux étendent jour après jour leur champ d’action géographique. Le groupe Suez-Lyonnais des Eaux s’est ainsi vu confier une part prépondérante de la gestion d’eau de Santiago Chili (5 millions d’habitants), emportant un marché de 160 millions de dollars de chiffre d’affaire annuel. Nombre d’agglomérations aussi importantes que Manille, Mexico, Saïgon ou Casablanca dépendent d’elle ou de Vivendi. Le passage du public au privé est rendu particulièrement intéressant aux pays du Tiers-Monde par l’expérience et le savoir-faire des spécialistes internationaux, et donc par la rentabilité de leurs installations. Il est à noter que les institutions de Bretton Woods (Banque mondiale et Fonds Monétaire International) n’octroient de prêts que si ceux-ci servent à développer l’institution privée2, ce qui ne laisse d’autre alternative à un pays endetté que d’ouvrir son marché. Derrière cette attitude se distingue l’idée largement répandue que la privatisation peut représenter une arme contre la corruption dans certains Etats. S’il parait trivial que la compromission des élites de nombreux pays constitue un frein au développement et à une répartition plus équitable des richesses, la logique qui vise à combattre la corruption en générant de fabuleux marchés pour les investisseurs – lesquels ne manqueront pas de se montrer persuasifs pour obtenir de juteux contrats – peut laisser songeur… Dans le domaine pétrolier, par exemple, il est permis de s’interroger sur les méthodes et l’éthique de certaines multinationales, alors que de l’affaire Elf aux contrats birmans de Total se profile le sentier harmonieux de la respectabilité et d’un commerce honnête, à cent mille lieues de l’inefficacité et de la corruption du service public.

Archive Cafignon février 2000

L’eau par les armes et l’arme de l’eau

L’eau ne nourrit pas que des empoignades économiques. Elle est, de plus en plus, source de tensions et de conflits entre états riverains. Les fortes progressions démographiques de certaines régions, la surexploitation des ressources dans les zones à forte densité de population, la désertification et l’agriculture extensive [sic. Intensive ndlr] constituent autant de facteurs fomentant ou agravant ces frictions.

Le plateau de Golan, qu’Israël occupe depuis 1967 et que réclame la Syrie, se révèle un aquifère ; son contrôle offre de plus une prise sur les rives du t d’associer la Lac de Tibériade, lequel constitue une réserve d’eau importante dans cette région aride. Le territoire débattu ne représente que … 20 kilomètres carrés3,  mais fait l’objet de multiples transactions en vue d’un possible retrait israélien. En échange de la garantie de ce que Damas n’assèchera pas le flot d’eau du Golan vers le Lac de Tibériade, Israël évacuerait le territoire, et la Turquie envisagerait d’associer la Syrie à ses gigantesques projets hydrologiques4. En effet, à l’échelle régionale, la Turquie représente le château d’eau du Moyen-Orient, bénéficiant ainsi de formidables ressources pour sa propre consommation, ainsi que d’une arme particulièrement dissuasive dans le cadre d’éventuelles tensions régionales5. Les aménagements opérés par ce pays représentent également une menace sérieuse pour les régions situées en avant. Le projet GAP (ou d’Anatolie Sud-Est) en est caractéristique. Ce gigantesque chantier d’aménagements hydroélectriques sur l’Euphrate inondera la Turquie en énergie et permettra d’irriguer une surface de 1,7 kilomètres carrés. Les régions situées à l’aval de l’ouvrage verront le débit de l’Euphrate diminuer sensiblement, générant ainsi un risque pour leur propre approvisionnement.

Le Moyen-Orient illustre la nature des enjeux stratégiques liés à l’eau et pointe les les effets probables d’une dérégulation plus avancée de la géopolitique mondiale. L’association de partenaires privés d’une puissance économique considérable ne peut que représenter un danger supplémentaire dans l’affrontement inter étatique ou interrégional.

Résistance

Face à l’accroissement des inégalités, certaines personnalités ont commencé à tenter un travail de sensibilisation aux conséquences d’une dérégulation sauvage en matière d’eau. Le Groupe de Lisbonne a notamment publié sous la plume de Riccardo Petrella6, un ouvrage proposant de poser comme principe de base la gestion solidaire et durable de l’eau comme bien patrimonial de l’humanité. Ce principe pourrait être admis collectivement par un nombre élevé de pays, sous la forme d’une Charte des Nations Unies, par exemple. La logique commerciale, qui se fonde sur une maximisation de la rentabilité par une consommation soutenue, va à l’encontre de l’intérêt du genre humain de préserver les ressources naturelles en bon état et d’en assurer la répartition équitable. Elle devrait être pour le moins très bien contrôlée par les autorités législatives de l’Etat. Dans l’hypothèse où l’eau devient privée, le citoyen peut endosser avec responsabilité l’ultime condition qui lui soit permise, celle de consommateur. Si les pouvoirs décisionnels n’appartiennent plus à des élus répondant de leurs actes politiquement, le public se doit d’exiger le respect d’une certaine éthique des entreprises qu’il cautionne par son choix. Celles-ci attachent par ailleurs toujours plus d’importance à leur communication pour se prévenir de toute sanction des consommateurs. Cette prise de pouvoir de ces derniers s’effectue petit à petit dans plusieurs domaines (mouvements pour un commerce équitable, image de marque d’organismes financiers peu scrupuleux, lutte contre le travail des enfants, mouvements écologistes, etc…), et il faut qu’elle s’étende à l’avenir.

Des rencontres sont organisées à Genève sur le thème de l’eau : le mercredi 9 février (« Gestion publique ou privée de l’eau », avec Riccardo Petrella, président du Groupe de Lisbonne, Patrice Dufour de la Banque Mondiale et un représentant de la Lyonnaise des Eaux), le lundi 28 février (« Solutions technologiques aux problèmes de pénurie »), et le lundi 20 mars (sur le rôle de l’école face aux exigences environnementales). Ces rencontres sont publiques et se tiendront à 18h, au Bar-café-galerie l’Ethno, 1, rue Bovy-Lysberg à Genève.

Gilles GARAZI

Étudiant en Hydrogéologie

 

(1)    Riccardo Petrella, interviewé par Rachel Haller in Le Courrier, édition du 14 janvier 2000.

(2)    Riccardo Petrella, op. cit.

(3)    Voir « Israël et la Syrie au bord de la paix », Le Monde Diplomatique, janvier 2000.

(4)    Idem.

(5)    La Turquie aurait usé de cette autorité pour inciter les autorités syriennes à expulser de leur territoire le leader kurde Abdullah Oçalan. Lire à ce sujet « Contrôler l’eau, c’est avoir le contrôle sur les autres », Le Courrier, lundi 31 janvier 2000.

(6) Riccardo Petrella, Le Manifeste de l’eau, Paris, 1999.

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À propos de Lena Würgler

La seule autre vraie journaliste.

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