Le mal-être d'une jeunesse délaissée - Le calendrier de l'Avent... 15 décembre

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En 1980, la ville de Zurich est en ébullition. Et une goutte d'eau chaude de trop vient vite faire déborder le vase. A ma gauche: la bourgeoisie de la ville, considérée comme une élite barricadée dans sa tour d'ivoire.A ma droite: la jeunesse zurichoise, mal dans sa peau et à l'étroit dans le peu d'espace qu'on lui laisse pour s'exprimer. La goutte d'eau: le vote,en juin, d'un crédit de 60 millions pour la rénovation de l'opéra de la ville, repaire de cette bourgeoisie bien-pensante  aux yeux de cette jeunesse en colère. De la Rote Fabrik, bâtiment que la ville avait promis de remettre en état pour accueillir un espace culturel alternatif et des ateliers d'artistes, rien n'a encore été fait. Trois ans qu'ils attendent. L'archive de ce jour de mi-décembre nous replonge dans les émeutes qu'a connues Zurich, puis Berne ou encore Lausanne par effet boule de neige, pendant l'été et l'automne 1980, émeutes instiguées par ces jeunes tentant de reconquérir un espace vital qui puisse accueillir leur créativité. Et pose cette question: pourquoi, au sein de cette jeunesse irritée, les étudiants se sont-il fait aussi rares?

Un été chaud, des étudiants froids?

Que se passe-t-il à Zurich, Berne, Bâle, et Lausanne cet été? De nombreux commentateurs des médias écrits ou radio-diffusés se sont penchés sur la question.  

Il ressort que le malaise est profond... peut-être même très profond. Un mot est ressorti souvent à la Table Ouverte de la Télévision Suisse Romande du dimanche 28 septembre: Ras-le-bol?! Les jeunes ont l'impression qu'un dialogue n'est plus possible sans un préalable violent. Ils se sentent "blouzés" par les autorités, les générations précédentes qui parlent un autre langage qu'eux. La culture des jeunes est différente de celle qui est établie, subventionnée; ils veulent qu'elle soit respectée, qu'il existe des lieux où elle puisse s'exprimer en toute liberté. Ils veulent aussi simplement des espaceslibres, sans planification où l'on puisse faire ce qu'on veut, n'importe quoi. Or il existe de moins en moins de lieux non contrôlés par les "flics" ou l'argent dans les villes. On est pris au piège 

Dans tout ce remue-ménage provoqué autour des centres autonomes, les étudiants ne sont que peu ou pas présents. Cela veut-il dire que les étudiants que nous sommes sont satisfaits de la société actuelle, que leur insertion est bonne?  

On peut en douter. Un indice parmi d'autres peut le révéler: les motifs ayant déterminé le choix d'un emploi chez les jeunes diplômés suisses. Cette question a été posée à 2869 étudiants suisses par l'Association suisse pour l'orientation universitaire (ASOU) en 1977 dans le cadre d'une enquête sur la situation professionnelle des jeunes diplômés. Il se trouve que les trois plus importants critères de choix sont:  

1. la possibilité d'acquérir des qualifications complémentaires,  
2. le travail varié,  
3. l'autonomie dans le travail, l'indépendance.  

Viennent ensuite: la situation géographique de la place de travail, la bonne rémunération, la possibilité de contacts sociaux, de carrière, d'entreprendre des recherches, de promotion...  

Cela révèle des volontés qui ne correspondent guère aux clichés traditionnels. Ce qui est recherché, c'est la qualité de vie aussi dans l'activité professionnelle, l'enrichissement personnel, non la réussite sociale.  

D'autre part nous restons méfiants face aux structures de la société. Il n'y a qu'à voir l'enthousiasme suscité par les élections étudiantes dans les structures de l'université.  

Finalement dans toute la jeunesse, on se trouve devant le constat suivant: la société est décevante, elle ne m'apporte que des tracas, aucun plaisir, aucun idéal. Alors je m'en retire avec quelques copains, quelques copines, je veux faire ma vie autrement, comme bon me semble même si je ne sais pas pourquoi. Je n'attends de la société qu'un minimum vital pour manger et un espace pour vivre ma vie. C'est cet espace qui a manqué à Zurich.  

Si les étudiants ne manifestent pas c'est peut-être parce qu'ils peuvent encore faire leur vie dans un langage, dans un mode qui ne sort pas complètement des cadres de la société actuelle. L'instruction, la culture générale donne la possibilité d'être plus discret dans l'opposition mais peut-être à long terme d'être plus efficace. Il est inutile de casser pour casser. Ce n'est certainement ni le seul moyen d'expression qui nous reste, ni le moyen de construire quelque chose même si ce quelque chose n'est que moi-même. Il s'agit de se donner un projet, des buts concrets et à long terme.  

Il reste vrai que nous nous rendons de plus en plus compte que la science traditionnelle, l'humanisme classique sont de plus en plus insuffisant pour comprendre le monde et s'y situer. Le réel nous échappant nous cherchons notre petite niche bien à l'abri. Mais fuir dans son petit monde à soi, dans un centre qui ne donne que l'illusion de l'autonomie ne résoudra ni les problèmes personnels, ni les problèmes de la société.  

Jean-Claude Huet

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A voir dans les archives de la RTS: http://bit.ly/1NmUrEg 
A lire dans les archives du Temps: http://bit.ly/1NuESs0 

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À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

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