Le calendrier de l'Avant... 3 décembre

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En cette fin d'année, l'équipe du Cafignon a décidé de jouer le jeu du calendrier de l'Avant en s'offrant une petite virée quotidienne dans le passé. C'est avec un plaisir non dissimulé que nous partageons avec vous, chaque jour de décembre, un pan de l'aventure Cafignon, qui dure depuis... 35 ans! Et en ce 3 décembre, découvrez le regard qu'un étudiant de l'époque a porté sur le nouveau bâtiment des Lettres aux Jeunes-Rives, lors de son inauguration en 1986... Un étudiant devenu aujourd'hui professeur.

Ce numéro 31 du Cafignon, novembre 1986, comportait deux nouveautés: l'introduction des photos dans ses pages, mais également celle de la publicité. Dans l'édito, P.B justifie ce choix en précisant avoir "adopté cette solution qu'après avoir dûment vérifié qu'il ne se trouvait pas, dans notre Université ou dans ses organes attenants, le moindre centime pour nous financer". Quant à l'apparition des photos, le même auteur affirme que cette innovation "fait du Cafignon l'égal des grands de la presse". Ils avaient déjà beaucoup d'humour à l'époque.

Mais sans plus attendre, voici donc ci-dessous l'article caustique d'un étudiant à la plume bien affutée, qui use subtilement de la langue française pour critiquer un bâtiment dont les choix architecturaux ne semblent pas trouver grâce à ses yeux... A tous les étudiants de littérature française (spécialement focalisée sur une époque prétendument bien sombre...), si au détour d'une phrase bien sentie, vous croyez reconnaître l'écriture de l'un de vos professeurs bien-aimés, ce n'est pas un hasard...

 

 
"- Qu’est-ce-que c’est ce grand machin au milieu de la cour, un observatoire mégalithique ?

 - Non, une fontaine futuriste

 - Vous êtes tous des ignares, c’est la représentation stylisée d’un livre qui s’ouvre progressivement

Ce dialogue, vous l’aurez deviné, se déroule dans la cour du nouveau bâtiment de la faculté des lettres. On avait longtemps espéré que cet espace serait dédié à la verdure, petite oasis bucolique parmi les austères blocs de cette bâtisse négligemment posée au bord du lac comme une boîte à chaussures géante jetée là avec mépris par un cyclope facétieux.

Hélas, pas le moindre arbre de la culture ne viendra augmenter d’une charge symbolique pleine de sous-entendus l’auguste lieu dit « les Jeunes-Rives », immortalisé désormais par cette construction qui fera date, sans nul doute, dans la longue histoire des errements du département neuchâtelois de l’instruction publique.  Car on peut être étonné par le contraste formé entre ce bâtiment fonctionnel et la toute proche école de commerce aux lignes si élégantes et originales ; à croire que la commission de construction ait eu à cœur d’expliciter cet adage si souvent répété par les sages du coin en ces temps difficiles : « l’Uni est pauvre ».

Vous qui entrez ici...

Mais, assez médit, pénétrons dans l’enceinte sacrée. Là, nous sommes tout de suite éblouis par le dégradé subtil des tons qui colorent la cour intérieure : le premier étage est rehaussé de rouge, le deuxième d’orange et le troisième de jaune, soulignant la quête éternelle de la lumière, but immémorial de toute science. On en pleurerait tant cette symbolique est émouvante ! Et pour relier les deux ailes principales belles comme la rencontre inopinée d’une cabine téléphonique et d’un kiosque à journaux sur un porte-avions, une audacieuse verrière aux perspectives quasi eschériennes s’impose comme le morceau le plus réussi de l’édifice. Sur la porte principale (qui n’est malheureusement ni d’ivoire ni de corne), on aurait pu inscrire : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance… d’emporter un bouquin au nez et à la barbe des bibliothécaires. » En effet, le nouveau système de contrôle magnétique de la sortie des livres fait le désespoir des élèves consciencieux qui ne peuvent même plus lire tranquillement un bouquin à la cafétéria, et la joie des magouilleurs de tout poil qui exercent chaque jour leur habilité à transgresser la loi bibliothécale. S’associant à ce mouvement, « Cafignon » vous donne dans ce numéro quelques trucs simples ainsi que l’exposé des précautions élémentaires à la pratique de ce petit jeu en passe de devenir dans les murs de notre faculté aussi populaire que le théâtre romand du même nom.

Fascination du doyen

Mais poursuivons notre visite : si vous croisez dans les couloirs de la fac ou dans les méandres de la bibliothèque un doyen errant,  ne vous inquiétez pas pour lui : malgré son air hagard, il connaît mieux que quiconque cet édifice qu’il envisagerait même de racheter pour y finir ses vieux jours au moment où l’état le vouera à la démolition (le bâtiment, pas le doyen). Certains n’hésitent pas à dire que la fascination de M.Marguerat (le doyen de l'époque donc, ndlr) pour le nouveau bâtiment a quelque chose de mystique, ce qui relance le débat sur l’étrange sculpture polygonale de la cour intérieure.

Pourtant, rien ne saurait être affirmé avec certitude à ce sujet tant que n’auront pas été effectués des calculs sérieux mettant en évidence les rapports entre le positionnement dudit mégalithe et l’infrastructure totale du bâtiment. Sans compter certains rapports obscurs à la grande pyramide que d’aucuns n’ont pas manqué de supputer…

Les cours, pour la plupart, sont donnés dans de petites salles répondant au nom charmant d’ « alvéoles ». Exposés comme dans une vitrine, les étudiants sont en butte aux regards narquois de leurs condisciples travaillant dans la bibliothèque, lesquels s’imagineraient fort bien en train de leur distribuer des cacahuètes. Ajoutons que les larges verrières, tout en prodiguant une lumière intense, ne contribuent pas à maintenir une température très fraîche et que les stylos avec lesquels on macule d’énigmatiques tableaux blancs n’avaient, aux dernières nouvelles, pas été changés durant les vacances (d’où la légère panique chez les enseignants contraints d’user de leur seule paroles pour appuyer leurs cours). D’ailleurs, quand les stylos marchent, les professeurs se plaignent encore que les tableaux sont trop petits. De quoi défriser notre cher doyen !

la cafet', lieu stratégique

L’étage suivant est celui des dieux. Trouvaille géniale : chaque professeur a son bureau, ce qui évitera à ces grands pontes des frictions peu compatibles avec leur dignité. Mais le centre névralgique de la nouvelle fac est la cafétéria. C’est entre autres le lieu où, statistiquement parlant, on a le plus de chances de rencontrer le doyen. C’est également là que se nouent tous les petits arrangements entre professeurs et étudiants, ainsi que d0autres trafics moins avouables. C’est enfin, derrière la verrière, le plus beau point de vue du bâtiment sur le lac, auquel devraient mener deux portes en fait fermées pour d’obscures raisons sinon qu’il serait peut-être trop tentant parfois d’aller plonger la tête dans l’eau à l’heure où il serait plus sage de plonger tête baissée dans des notes de cours et autres travaux de séminaires. Heureusement, les architectes ont aménagé de petites rigoles au pied des vitres où quelques étudiants distraits ont déjà mouillé leurs chaussures. Mais d’ici à ce qu’une véritable piscine soit aménagée, il faudra voir pas mal d’eau couler le long des berges.

Il ne me reste plus, pour conclure, qu’à rendre hommage aux architectes. En effet, lors de leur pathétique discours du Dies academicus, ceux-ci se réclamèrent de Sysiphe pour symboliser leur labeur acharné. Nous espérons que tout cela ne leur retombera pas sur la gueule…"

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À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

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