David Gilmour, la finesse au bout des doigts

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Dans les bacs depuis mi-septembre, le dernier album solo de David Gilmour, ex-guitariste de Pink Floyd, se promène entre mélancolie cafardeuse, jazz taquineur et six-cordes déchirantes. Sans se perdre en chemin.

C’est souvent la même rengaine, avec ces vieilles reliques musicales des temps plus ou moins passés. Certains se lancent dans la délicate tâche de coller au plus près de leur réputation sonore d’autrefois, d’autres tentent la grande aventure de s’adapter tant bien que mal aux courants musicaux en vogue, ou de faire une escapade temporaire en terres musicales étrangères. Parfois, le virage est étonnement auditivement acceptable (Un Coldplay qui joue la carte électro ou une Lady Gaga qui jazze avec Tony Benett). Et d’autres fois, ça tombe à côté de la platine (Les ex-popstar des années 80-90 qui ont tourné au vinaigre, Madonna et Britney Spears en tête).

Envolées psychédéliques

Le dernier David Gilmour, ex-guitariste de Pink Floyd, appartient, Alléluia, à la première catégorie. Et ce Rattle That Lock était l’une des sorties les plus attendues de cette année 2015 par tous les aficionados de ces temps plus ou moins passés. C’est que le bonhomme sait faire attendre son public. Si l’on omet l’Endless River de 2014, le "disque d’adieu" de Pink Floyd selon la promesse de l’ex-guitariste du groupe, la dernière contribution de David Gilmour à la scène musicale était son superbe On An Island de 2006. Un dix titres qui empiétait déjà largement sur les plates-bandes des envolées psychédéliques du Flamand au rose délavé par les années. La patte sonore estampillée Pink Floyd, indubitablement reconnaissable, s’est également glissée en douce sur ce Rattle That Lock tout juste sorti de l’œuf: Un son truffé de plages instrumentales parfois infinies (Ummagumma, traumatisant pour les non-initiés, quand même) et infiniment sauvages, de dialogues entre nappes de clavier interstellaires, guitares hystériquement doucereuses et voix doucement hystériques. Un goût prononcé pour les oxymores musicaux qui se retrouve forcément chez le Gilmour solo. Comment s’affranchir de trois décennies passées aux commandes du vaisseau floydien, à écrire ou co-écrire plus de la moitié des titres phares du groupe? 

Plus d'un tour dans son sac

Alors, un Gilmour esseulé, ça donne quoi ? Ça donne l’accrocheur "Rattle That Lock", titre éponyme de la galette: si le jingle de la SNCF a inspiré bons nombres de remix audios sur Youtube créés par des Dj’s en herbe lassés de devoir se le farcir à chaque gare, David Gilmour a encore élevé le niveau de jeu d’un cran: les premières notes reproduisent son pour son ledit jingle de l’entreprise ferroviaire française. Mais quelle mouche a piqué notre guitariste? Interviewé par  "La Presse", quotidien canadien, Gilmour confessaitavoir trouvé le jingle de la SNCF "amusant. La première fois que je l'ai entendu à la gare du Nord, j'ai fait quelques pas de danse. Puis quand je l'ai entendu à nouveau à Aix-en-Provence, je l'ai enregistré en tenant mon iPhone le plus près possible d'un haut-parleur. Puis je l'ai ramené à la maison et je me suis mis à jouer avec". Avouons que ce titre, dont les paroles incitent à briser ces chaînes castratrices de liberté que l’on s’impose souvent (inspiré du "Paradise Lost" de Milton), est une belle entrée en matière qui prouve que le maître de la Stratocaster a encore plus d’un tour dans son sac. Encore faut-il réussir à se distancier mentalement des images de quais de gare qui viendront forcément parasiter l’esprit de certains…

Ondulations envoûtantes

Ça donne le patchwork temporel "A Boat Lies Waiting", dont la ligne de piano, une mer ondulante, a été enregistrée il y a plus de 20 ans par Gilmour. En arrière-fond, dans l’intro, les cris d’un nourrisson chatouillent nos oreilles. Ceux de Gabriel, le fils de Gilmour, présent au moment de l’enregistrement. La chanson s’ouvre sur les paroles de Rick Wright, ex-claviériste de Pink Floyd et grand ami de Gilmour décédé en 2008, qui philosophe sur la mort: "It’s like going into the sea. There’s nothing". Une présence posthume de bon aloi puisque Gilmour lui a dédié ce morceau. Un bel et juste hommage, qui fait honneur à cet homme qui foulait rarement la terre ferme, tant épris de la mer qu’il habitait pratiquement sur son bateau. La superposition de la voix caressante de Gilmour et du piano aux ondulations envoûtantes berce sans endormir, émeut sans être pompeux. Le juste milieu.

Atmosphère pesante

Ça donne encore la sombre et torturée "In Any Tongue", narrant l’impossible compréhension d’un père, désarmé face à lente descente aux enfers d’un fils autrefois armé qui ne peut effacer les images de guerre qui lui agressent l’esprit. Le lancinant solo de guitare de Gilmour père vient trancher les lourds accords de piano de Gilmour fils (Gabriel lui-même, qui a bien grandi entre deux chansons), offrant l’apogée finale d’un morceau à la facture typiquement pink floydienne, sans pour autant être une caricature grossière des Flamands roses. Mais avouons tout de même que cette propension aux atmosphères pesantes, chargées d’électricité et de réflexions amères sur une société gangrénée par la politique, se retrouve dans les textes de Gilmour, auréolés d’une bande-son qui n’est que le prolongement sonore de cet univers à la fois morose et fascinant de beauté (les oxymores, toujours). Chapeau l’art triste.

Collaboration conjugale

Ça donne aussi la tourmentée "Faces of Stone", aux paroles inspirées de sa génitrice hantée par un passé qui ne lui revient que par bribes obscures, enfouies dans les méandres de sa démence. L’un des deux seuls morceaux que David Gilmour a composé sur cet album, lui-même hanté par les talents d’écriture de sa femme, Polly Samson ("Faces of Stone" et "Dancing Right In Front Of Me"): car derrière beaucoup des pistes interprétées par son Gilmour de mari se cachent des paroles qu’elle-même a rédigées, sur Rattle That Lock mais aussi On An Island. Journaliste et écrivaine de métier, elle a prêté sa plume à Pink Floyd pour leur Division Bell de 1994. Et les années passants, son mari ne s’est pas privé de la lui emprunter à de nombreuses reprises pour ses projets solo.

Mais que cela n’empêche pas les puristes du tryptique auteur-compositeur-interprète d’y tendre une oreille: le résultat de cette union Samson-Gilmour, lui aux partitions, elle aux paroles, est une belle leçon de collaboration conjugale. Sans fioritures superficielles, sans une seule goutte d’eau qui ferait déborder le vase. "Je pense juste qu’à mon âge, je suis censé faire absolument tout ce dont j’ai envie", confiait-il à "Billboard" en août dernier. Alors, à dans 9 ans ?

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À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

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