Désarmez-moi ces Mousquetaires!

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Retour sur les récents temps forts du sport à croix blanche en général, sa déliquescence (momentanée ?) actuelle, et le point d’orgue qui attend tous les adorateurs  de la balle jaune en novembre : la finale de la Coupe Davis

Cette dernière décennie, le sport suisse a été plus souvent qu’à son tour à l’honneur, rappelez-vous : Thomas Lüthi chevauchant avec vigueur son destrier de fer pour terminer champion du monde en 125 cm3 alluma la flamme dans nos cœurs. L’olympique aussi a brûlé, lorsque Fabian Cancellara et Simon Ammann, dans des styles et des disciplines très différents, gagnèrent des surnoms à leur image : Spartacus et Harry Potter, le gladiateur et le magicien, tous deux finiront leur carrière avec plusieurs breloques dorées à leur cou. Flamme toujours, celle qui anima Stéphane Lambiel de nombreuses années, l’emmenant par deux fois sur le toit du monde. Le «petit prince» (oui, les surnoms dans le patinage sont moins guerriers qu’ailleurs), dont la plus grande faute de goût fut celle d’être né à la même période qu’Evgeni Plushenko, le privant par là-même de 2 titres olympiques.

Comment parler de sports d’hiver sans faire mention de ceux qui ont animé le Cirque blanc durant la dernière décennie ? Cuche, Janka, Défago, Feuz, Cologna parmi d’autres chez les messieurs, Lara Gut chez les dames… (On me signale à l’oreillette que d’obscures autres athlètes féminines auraient également participé à quelques hauts faits, mais laissons de côté les seconds couteaux). Sports d’hiver toujours, quand l’équipe de Suisse de hockey sur glace, survolant littéralement le championnat du monde avant de butter sur une trop bonne Suède, fit naître des velléités rouges et blanches même parmi les plus fervents détracteurs de ce « sport de brutes ».

Stop ! Arrêtons-nous là, ne prenons pas le risque de basculer dans l’infâme attitude hexagonale par excellence, cessons de nous glorifier de succès passés (qui n’a jamais entendu sur France Télévision ou TF1 le fameux « ça nous rappelle quatre-vingt-dix-huit » ?), regardons le présent dans les yeux, et essayons de ne pas pleurer. En effet, autre époque, autres résultats : les recherches destinées à retrouver le bateau battant pavillon rouge à croix blanche torpillé par un sous-marin français en juillet dernier au Brésil n’ont toujours pas abouti. Par ailleurs, on a pu voir dans les journaux fleurir des petites annonces au contenu souvent similaire à celui-ci: «Cherche skieur capable de gagner course de ski alpin (au moins une par année), de préférence de nationalité suisse, possibilité de naturalisation facilitée, offrons casque Ovomaltine et combinaison seyante au nom d’un opérateur téléphonique. Envoyer candidature à Swiss-Ski.» Evitons de nous faire trop de mal et passons sous silence les exploits actuels de l’équipe de hockey sur glace.

Il subsiste néanmoins, parmi ce marasme actuel, un domaine dans lequel notre beau pays fait toujours figure d’exception, vous me voyez venir ? Souvenez-vous, en début d’année un petit garçon bien élevé, timide et taciturne, sortait de l’ombre et passait Novak Djokovic à la moulinette avant de prendre la mesure de Rafael Nadal. A noter que ce dernier était, comme très régulièrement lorsque la situation tourne à son désavantage, blessé. Maladie de Hoffa, décollement de veine, des pathologies tellement peu courantes qu’on les croirait inventées sur mesure, mais ce serait faire preuve de mauvaise foi. Or donc, notre Stan national s’est soudain rendu compte qu’il pouvait battre n’importe qui s’il jouait à son meilleur niveau. Oui mais voilà, savoir qu’on peut gagner une fois, c’est bien, prouver que ce n’était pas qu’un coup de bol, c’est mieux. Or depuis une année, notre nouveau héros vole de tournoi en tournoi en répétant à qui veut l’entendre que « le problème n’est pas son niveau de jeu » tout en se faisant botter les fesses d’entrée par les monstres sacrés du tennis que sont Kevin Anderson, Julien Benneteau ou encore Guillermo García-López. Tout ceci en continuant de montrer sa tempe de son doigt rageur lorsqu’il gagne un set, pour bien souligner le fait que maintenant, c’est dans la tête que ça se passe.

Avant que cette poudre ne nous soit jetée aux yeux, il y a un homme qui a incarné et qui incarne encore ce sport mieux que personne, sur lequel on a déjà tout écrit et qu’il est dès lors peu nécessaire de présenter. Lorsque l’on est passionné de tennis, malgré tous nos préjugés, il est des évidences à reconnaître. On loue la puissance de Nadal, la régularité de Djokovic, le jeu de contre de Murray, on regrette que Gasquet n’ait pas le physique de son jeu et que Ferrer n’ait pas le jeu de son physique. Mais lorsqu’un enfant nous demande « c’est quoi le tennis ? » la meilleure réponse à lui donner est de l’emmener voir Roger Federer jouer, considérant que ce dernier ne se contente pas de pratiquer ce sport, mais en profite pour l’incarner. Celui-ci, à son âge (33) canonique pour son sport, continue de voltiger sur les courts. Là où d’autres dépensent leur énergie sans compter, il donne l’impression d’en produire, tant le geste est fluide, le déplacement félin. Cela joue sans aucun doute sur le moral de ses adversaires. Le « Maître » dira à ce propos qu’il avait senti certains d’entre eux perdre leur match avant même de pénétrer dans l’arène, tétanisés par l’enjeu. Papa de deux paires de jumeaux, suisse jusqu’au bout de la raquette, il véhicule à travers le monde une sorte d’idéal helvétique. Pour un fan japonais par exemple, nous sommes sans doute tous un peu des Federer, riches mais humbles, plurilingues, mariés et fidèles, talentueux et travailleurs. A défaut d’être fondée, cette vision nous change des clichés sur les banquiers véreux, le chocolat, les montres, la lenteur et le secret bancaire.

Trêve de dévotion béate, il s’agit à présent d’évaluer les forces en présence qui mèneront bataille du 21 au 23 novembre à Lille, pour la finale tant attendue de la Coupe Davis, où nos valeureux guerriers à l’edelweiss se mesureront aux « Mousquetaires ». Pour la seconde fois après 1992 et cette fameuse mission impossible face à Agassi, Courier, Sampras et McEnroe, notre pays tentera de soulever le saladier d’argent, dans une rencontre chargée en émotion (et en antagonismes) face à nos meilleurs ennemis français.

A ma droite, une équipe composée principalement de deux joueurs (à moins d’une intervention divine, on voit en effet mal la paire Lammer-Chiudinelli nous rapporter un point) qui n’aborderont pas cette finale dans les mêmes conditions. D’un côté, papy Rodg’, la trentaine bien tassée, en pleine bourre actuellement, récent vainqueur du Masters 1000 de Shanghai et de « son tournoi » de Bâle, tellement en forme qu’il a pris le temps de faire monter la pression en publiant sur Twitter une photo d’un entraînement qu’il effectuait sur terre battue (surface sur laquelle aura lieu la finale). Enterré chaque fin d’année par des connaisseurs avertis (…), il continue à les faire mentir, avec une nouvelle raquette et des jambes de jeune premier. De l’autre, Stan Wawrinka, Stanimal, Iron Stan, Stan the Man et autres surnoms glanés après sa victoire en Grand Chelem et qui attendent toujours d’être confirmés, non seulement par un succès mais surtout par une attitude. Après une tournée asiatique désastreuse (quelle purge de le voir balancer sa fin de match à Shanghaïface à Simon), lui n’a pas eu le luxe de s’entraîner sur terre, et espère enchaîner les bonnes performances sur dur pour gagner en confiance.

A ma gauche, une équipe de France homogène, encore pas tout à fait définie, avec un Monfils incertain et un Gilles Simon qui frappe avec de plus en plus d’insistance à la porte du capitaine Arnaud Clément, « problèmes de riches » vous en conviendrez. Jo-Wilfried Kinder Bueno Tsonga, bien qu’absent des courts depuis quelques semaines, devrait être la locomotive de cette équipe, lui qui a récemment dû déclarer forfait à Bâle, son forfait (fiscal celui-là) vaudois lui interdisant de gagner de l’argent dans notre pays (oui oui!). L’infatigable Michaël Llodra devrait être absent (blessé), sa science du double manquera. Cependant, on attend un Gasquet peut-être en manque de rythme mais avec une motivation intacte.

Sachant que tous les joueurs de l’équipe de France, dans un bon jour, peuvent créer l’exploit, il serait inutile d’essayer de deviner la composition adverse. Il nous suffit de savoir que si nos deux émissaires jouent au meilleur de leur forme et maîtrisent leurs nerfs devant un public chauffé à blanc (Stan, s’il te plaît), il y a la place pour passer. D’autant que Roger Federer, comme partout, jouit en France d’une cote de popularité impressionnante, et l’on attend de voir la réaction des joueurs français si d’aventure « leur » public prend fait et cause pour l’ennemi, au nom du beau jeu et de l’histoire du tennis. La question de la fraîcheur physique interviendra sans doute, les deux Suisses seront certainement amenés à jouer trois matches en trois jours, mais espérons que la motivation sera suffisante pour passer outre la fatigue. N’oublions pas qu’il s’agit sans doute là de la dernière occasion pour Federer de remporter un des rares trophées manquant à son palmarès, et pour Wawrinka d’enfin goûter à la victoire pour laquelle, reconnaissons-le, il mouille le maillot en Coupe Davis depuis de longues années.

Terminons avec le funeste présage qui se réalisera en cas de défaite : nos voisins, avec la retenue et la modestie qui leur sont propres, prendront soin pendant les deux décennies prochaines (c’est un minimum) de nous rappeler « la fameuseu finaleu deu deux-milleu quatorze à Lille » (oui, un accent, à l’écrit, c’est difficile à rendre) à chaque occasion, aussi inappropriée soit-elle. En revanche, en cas de victoire, nul doute qu’une larme coulera sur nos joues rosies par le bonheur lorsque, la main sur le cœur, nous assisterons à la levée du drapeau helvétique, le cantique suisse résonnant dans un stade déjà déserté par les supporters tricolores. Et ce jour-là, comme le disait Thierry Roland, on pourra mourir tranquilles, le plus tard possible, mais on pourra.

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À propos de Julien Léchot

Néo-rédacteur

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