Ces petits rien qui font tout - le calendrier de l'Avent... 19 décembre

image-Ces petits rien qui font tout - le calendrier de l'Avent... 19 décembre

Stop, lâchez tout. Ce n'est pas moi qui vous le conseille, mais l'auteur de cet article rédigé il y a un peu plus de 11 ans. Qui, en 2004 donc, partait de ce constat certainement toujours d'actualité en 2015: plus personne ne semble prendre le temps de souffler, de se déconnecter quelques minutes pour simplement apprécier cette tasse de café, cet ami croisé dans la rue, ou simplement ce bord de lac caressé par un coucher de soleil sublimant les Alpes là-bas, au loin. Finalement, tout est dans son titre: "Apologie du plaisir ridicule". C'est peut-être ça notre problème: penser que ces instants, fugaces et evanescents, ne peuvent être accueillis à bras ouverts que par ceux qui n'ont rien de mieux à faire. Un caprice de feignasses, en somme. C'est pas ça qui est ridicule?

Apologie du plaisir ridicule
(le battement d'aile du papillon)

À l'heure où le prestige des grandes causes ne trouve d'équivalent que dans les efforts déployés par une jeunesse intellectuelle dorée pour adhérer atout prix à l'une ou l'autre de celles-ci – témoignant par là même d'une sorte de désespoir latent – Je propose que l'on s'intéresse ici à des valeurs d'une tout autre ampleur, mais non moins dépourvues de noblesse. Je veux parler de ces tout petits plaisirs qui font les délices de la vie au quotidien ; des actes ou des instants, idiots, gratuits et dérisoires. De ceux qui vous font comprendre le bonheur que peut éprouver une vache à regarder les trains passer, mâchouillant tranquillement une touffe d'herbe.

«Si l'on ne trouve pas surnaturel l'ordinaire, à quoi bon poursuivre ?», se demandait Cingria. Et si l'individualisme devait s'affirmer comme le mal nouveau de notre société, laissons-lui au moins le mérite de permettre à l'individu de s'affirmer en tant que tel, d'être lui-même, avant d'épouser les grandes idées.

Combien d'entre nous peuvent encore se targuer d'avoir – ou de prendre – le temps de s'asseoir et de regarder leur vie passer ? C'est pourtant l'apanage de l'étudiant, un luxe considérable qui lui fera remettre ses obligations au lendemain sans complexe aucun, ou si peu qu'il n'en nourrira guère qu'un remords éphémère. Préserver cette capacité à s'évader de l'une de ces geôles à cerveaux fumants que sont les alvéoles d'une bibliothèque en période d'examens, la veille de l'un de ceux-ci, pour grimper s'adosser à l'un de ces sapins ensoleillés peuplant la forêt jurassienne qui nous surplombe, par exemple, et se perdre dans la vague contemplation de quelque pâturage en contrebas, c'est savoir défier le temps qui s'égrène impitoyablement, nous rapprochant sans cesse de l'échéance ; c'est pouvoir partir en vacances quand ce n'est pas raisonnable, opposer le présent au futur et se jouer des impératifs.

Ceux qui se rappellent encore leurs premières heures d'école buissonnière n'ont probablement pas oublié non plus cet étrange sentiment, à la fois grisant et désagréable, du gamin commettant le premier de ses 400 coups pour lequel il n'a pas encore été pris, mais sachant pertinemment que cela ne saurait tarder, lorsqu'on se sera étonné de ne pas avoir reçu d'excuse et qu'on le sommera alors dc s'expliquer sur cette absence injustifiée. Au pied du mur, dans l'attente du feu croisé parents-professeurs visant à lui faire saisir toute la dimension de son crime, il se repentira amèrement, pleurera peut-être, mais comprendra presque aussitôt que la pente savonneuse sur laquelle il est censé se trouver, et qui doit le mener droit au bagne le plus proche, ne sera jamais assez glissante pour le détourner de ses velléités libertaires.

Jurant qu'on ne l'y reprendra plus, l'enfant se dit pourtant qu'il est malgré tout extrêmement plaisant d'arpenter le quartier par un lundi après-midi pluvieux, se cachant au passage de tout dénonciateur potentiel (la vieille voisine), avec cette impression d'être un voleur en sursis. Voleur, certes, mais de quelque chose qui n'appartient à personne, ou à tout le monde, c'est selon, et dont ceux qui en font l'économie réaliseront trop tard que la date de péremption de cette denrée-là est instantanée, et qu'il est par conséquent inutile d'en conserver pour « plus tard » : j'ai nommé le temps.

Il est évidemment difficile de faire la part des choses entre ce qu'on doit faire – ce qu'on s'est donné pour tâche – et ce qu'on veut faire sur le moment, qui résulte plutôt d'une impulsion aléatoire et répressible à l'envi. Le devoir s'inscrit sur la durée et reste tributaire d'un programme plus ou moins vaste (études, travail, famille...), alors que le petit désir soudain n'est que passager et insoumis à quelque planification que ce soit. Le premier en impose parce qu'y déroger donne mauvaise conscience et peut porter à conséquence (le devoir avant tout ?), tandis que le second semble plus pervers car, justement, c'est lui qui incite à se détourner de ces fameux objectifs considérés comme prioritaires. Donc, plus on devient adulte et responsable et plus on choisit (ou, pire, on ne choisit même pas) de sacrifier le ridicule instant à ce qu'on pourrait appeler, disons, les nécessités de la vie.

De là à supposer que le temps – du moins comme le conçoit une société occidentale – est à la fois la cause et la conséquence d'un curieux paradoxe entre le durables l'éphémère, il y a un pas que nous ne franchissons finalement qu'une fois de plus aujourd'hui, réflexion sympathique à plus d'un titre (vous savez, comme cette encre qui n'apparaît que lorsqu'elle est soumise à l'action d'une substance chimique réactive – vous-même en l’occurrence, cher lecteur).

« Temps : milieu indéfini où paraissent se dérouler irréversiblement les existences dans leur changement, les événements et les phénomènes dans leur succession » (extrait de la définition donnée par le Petit Robert). Très bien. Mais cela semble nimbé d'une aura fort dramatique, peut-être un peu trop. Car au fond, l'unique certitude que l'on en retire, c'est ridée de succession : toutefois, au-delà de l'enchaînement durable-éphémère, il ne reste rien que l'on ne puisse soumettre à la perception des individus, du moins pendant la durée du séjour de tout un chacun ici-bas. Autrement dit, que le temps soit de l'argent, qu'il efface tout ou qu'il vous donne raison, à vous de voir. Vous le modelez à votre guise. Ce qui élimine d'emblée tout prétexte: avoir du temps ou pas, là n'est pas la question, le temps, ça se prend.

Le battement d'aile du papillon vaut bien une éternité, après tout, et l'instant que je viens de m'offrir, sans doute dérisoire, peut-être idiot, n'est certainement pas gratuit, puisque vous venez de le payer de votre temps.

Dim

author

À propos de Anouchka Wittwer

Notre seule vraie journaliste, paraît-il!

0 commentaire

Laisser un commentaire
Back to Top