Cahier de voyage I

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Accidental June est partie en interrail à la fin de l'été et nous livre les émotions déclenchées par la litanie du train, les souvenirs et les lectures.

Chapitre V - parenthèse

2 septembre 2014, 6h15. Départ. Odeur du shampooing dans mes cheveux encore mouillés. Odeur du matin dans ce qu'il reste de nuit. Et puis la poudre de l'Ovomaltine qui me rappelle tellement de petits-déjeuners de vacances. Ce sont les odeurs familières du voyage. Je préfère partir à l'aube, le goût d'aventure reste dans la bouche plus longtemps, tandis que la sensation du départ est plus ténue. J'attends le dernier train suisse sur le quai à Neuchâtel. 
14h. Allongée sur le dos dans le compartiment du train autrichien, après avoir mal dormi quelques heures d'affilée dans l'espoir d'oublier mes nausées (angoisse du voyage?), je regarde la vitre. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes que je réalise le chemin des gouttes sur la vitre. Immédiatement, des heures de voyage en voiture réapparaissent en moi. Occupation de quelqu'un qui avait de la peine à ne pas rêver en plein jour.
D'autres trajets en train ressurgissent, mais toujours ce sont des souvenirs datant de plus de quinze ans. Comme si tout s'était joué à ce moment-là. Paris avec mes deux parents, séparément. Saillon, ma mère et Eve, encore un bébé. Une espèce de chaleur cotonneuse entoure ces souvenirs et je réalise que nous avons toujours été en mouvement, que l'on nous a fait apprécier toutes les étapes du voyage. Sur la vitre, les gouttes font la course et je me souviens de la vaine attente d'un retournement de situation. Leur mouvement est aussi immuable que celui des essuie-glaces dans la nuit, lors de ce trajet de Saint-Blaise à Lausanne en catastrophe. 
Je leur donnais une vie, une histoire et des noms. J'imaginais des amoureux transis se coulant dessus. Après avoir essayé quelques minutes ce jeu, à vingt-quatre ans, je me rends compte d'un coup, bam, des années qui me séparent de ma perte dans les nuages et mon brusque retour sur le bitume, crâne en premier. J'ai essayé de ne pas me voiler la face, malgré mes noyades chimiques régulières, mais si un détail aussi ridicule que les voyages des gouttes d'eau sur une vitre me perturbe à ce point, alors je comprends que je meurs de trouille à l'idée d'approcher d'autres souvenirs.

3 septembre 2014, 11h20. Nuit paisible à l'hostel, malgré la compagnie pas forcément agréable (trois aussies complètement bourrés se prenant pour les nouveaux conquérants de l'Europe, eu du mal à ne pas les fracasser). Le centre-ville de Ljubljana ne me plaît pas; on dirait un EuropaPark dans une ville à côté de ses pompes. Je ne suis pas assez à l'Est, ni assez dans les Balkans. Les Slovènes traitant avec les touristes (moi) me font chier. Ce soir, train de nuit pour Split. Une seule nuit y suffira, car les têtes cramées d'anglo-saxons en mal d'aventure sont exactement ce que je cherche à éviter. De là, je prendrai un bus pour rejoindre Zadar et ?ubica, ma chère nounou de la Chaux-de-Fonds, que tout le monde connaît. J'idéalise, j'idéalise et je note intérieurement que prendre un interrail dans les Balkans peut s'apparenter à la plus grosse connerie que je n'aie jamais faite. Le réseau de train date d'avant la guerre et mon impatience légendaire a du mal à s'y accommoder. Je suis capable de bouillir à cause d'un retard de la Deutsche Bahn. J'aurais dû y penser. Mais je n'étais pas en état de le faire, lorsque le 5 août 2014, j'ai reçu cette brique sur la tête, à la sortie de Tom à la ferme à la Cinémathèque de Berne. Maintenant que j'y suis, dans ces foutus Balkans, autant s'y faire. 
Après Zadar, mon plan est d'aller faire la fête à Budapest, rien à foutre d'y être seule, je veux juste aller très haut et très fort, et retomber doucement dans le train de nuit pour Zürich. 
Enfin, bon, pour le moment, il est temps d'aller explorer la capitale Slovène. Un vélo de loué plus tard, me voilà, comme d'habitude, réticente à entrer dans les musées, pour mieux me perdre dans les banlieues dégueulasses de socialisme à la sauce balkanique. Cette ville sent la consommation exacerbée. Je suis probablement sévère et expéditive comme souvent, mais cette sensation de parc d'attractions fraîchement rénové ne me quitte pas.

4 septembre 2014, 8h35. Hier soir, j'ai loupé le train de nuit. Mauvaise volonté du côté de la fonctionnaire et manque de renseignements de ma part. Peut-être est-ce finalement une bonne chose. Je ne voulais pas aller à Split, je crois. Impression de perdre du temps. Train Ljubljana-Zagreb, donc, puis autobus direction Zadar. Horaires encore imprécis. A l'autre bout du fil, ?ubi pète un plomb car elle doit probablement être en train de planifier quinze plats différents pour mon arrivée dans son pays. La dernière fois que j'ai vu cette OVNI de nounou, c'était il y a deux ou trois ans à Saint-Blaise. Je me suis emmerdée pendant tout le repas et ai fini par lui promettre de venir lui rendre visite dans son HLM de retraite à Zadar, en pensant ne jamais le faire. Et c'est pourtant le seul téléphone que j'ai fait, en arrivant en Slovénie. Sur les trois minutes de roaming, deux et demie se sont passées en jurons à caractères religieux de sa part. 
Revenons à ces dernières heures à Ljubljana. Hier, dans la journée, passage "obligé" à Metelkova, tous mes amis hipsters m'en ayant parlé. Je suis surprise qu'ils en soient revenus vivants, ces jeunes cons, vu l'ambiance qui y règne en journée. Ce fût un aller-retour, sentiment de malaise en bonus. De quel droit m'immisçai-je dans la vie de ces gens ? Ensuite, traversée de la ville à vélo, beaucoup de photos en noir et blanc, ça va avec l'humeur et le temps de cet endroit oublié des dieux. 
En voyant des affiches du dernier Disney, j'ai compris que ma volonté d'aller dans les anciens blocs de l'Est (et que les historiens me foutent la paix avec leurs distinguos subtils entre Balkans et URSS) était utopique…
En effet, d'une part, la Slovénie est occidentale et d'autre part, la dislocation date de vingt-cinq. Mais il fallait que j'y aille pour enlever la dernière couche de fantasmes là-dessus. L'architecture soviétique est toujours présente, bien trop pratique pour être démolie, mais les façades sont recouvertes de tags et de pub. Le petit tchékiste en moi se révolte. Du coup, je me réjouis et appréhende à la fois d'arriver en Croatie. Je l'ai tellement imaginée, par les images de la guerre, par les lectures et puis les photos de ma mère. J'aimerais mettre des visages et des paysages sur cette guerre qui a détruit les Balkans et dont mes amis d'école primaire sont issus. Voir les cicatrices pour regarder l'histoire de notre Europe. Je sais déjà que je n'ai pas le temps de voir Sarajevo et Belgrade, mais j'y reviendrai. La guerre que mes parents tentaient de m'expliquer en même temps qu'ils essayaient de la comprendre, c'est aussi celle dont j'ai vu les images dans les Paris-Match chez le coiffeur, à huit ans, et qui m'empêchaient de dormir la nuit.
C'est absolument nul, mais j'ai besoin de toucher ces murs pour réaliser ce qui s'est passé à deux heures d'avion de ma chambre de gamine. Dans ma tête, tout est confus entre la rage contenue, comme une bonbonne de gaz sous pression, consécutive à l'autodestruction de cet enculé de mort et les sentiments qui forcent l'entrée de ma carapace, au long de ce voyage. Je ne connais pas encore les étapes, mais je sens qu'intérieurement, je vais en chier. Demain, cela fera un mois qu'il n'est plus là, plus jamais là, et un mois que pas une larme n'a coulé pour lui. Parce que je le hais de nous avoir laissé tomber.

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À propos de Accidental June

Scribouille, pianote, et fais des crasses aux gens qu'elle aime bien

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