Art Basel : une énigme pour les non-initiés

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La plus grande foire d’art moderne et contemporain a fermé ses portes ce dimanche pour la 45ème fois de son existence. Après la visite des lieux, reste, pour le visiteur lambda, un arrière-goût d’incompréhension épicé d’une pointe de bonnes surprises. Commentaire.

Au centre de l’espace Unlimited, exposant des œuvres monumentales d’artistes modernes et contemporains, une caissette de journaux intrigue les visiteurs. Ils s’interrogent sur l’origine de cette œuvre d’art. Mais en est-ce vraiment une ? Les regards incertains se toisent, interrogateurs, puis s’éclipsent, quelque peu honteux. Plus loin, enfoncée dans la moquette, une plaquette confirme la valeur artistique de l’objet, inclut dans un ensemble plus grand comprenant une série de lampadaires. La fonction de ces derniers ne consiste donc pas, comme on l’aurait pensé au premier abord, à éclairer les lieux, mais bien à allumer un premier point d’interrogation dans notre esprit. Sommes-nous les seuls à avoir besoin d’une plaquette pour y voir de l’art ?

Confusion partagée

Quelques mètres plus loin, l’œuvre Light in an Empty room (2015), de Spencer Finch, vient confirmer une certaine confusion planante. Dans une première pièce apparaissent une série de petites lampes mobiles, clignotant irrégulièrement. Les câbles électriques sont visibles, l’esthétique de l’installation un peu moins. Les visiteurs s’arrêtent toutefois, sans un mot. Ils prennent des photos, parfois. Alors qu’il ne s’agit en réalité que de l’installation technique mise en place par l’artiste. Le Backstage en quelque sorte. Le spectacle est à voir une salle plus loin. Cette dernière est reliée à la première par trois fenêtres au travers desquelles transperce la lumière des lampes. Spencer Finch a ainsi cherché à reproduire, sur les murs et le plafond de la seconde pièce, les effets observés dans son propre studio de Brooklyn éclairé par les lumières tamisées de la ville venant de l’extérieur.

Où est l’art ?

Si nous ne sommes de loin pas les seules à avoir cru, quelques instants, que l’installation électrique de la première salle constituait l’œuvre d’art de Spencer Finch, c’est bien parce qu’au fond, elle aurait pu. En effet, tout semble permis dans l’art contemporain, au point que les limites entre l’art et les objets de la vie courante deviennent de plus en plus ténues et floues. Unlimited l’a confirmé avec, par exemple, le Plastic Tree (2014), de Pascale Marthine Tayou – des branches d’arbres décorées de sachets plastiques – au Barn Wall (1991) de Haim Steinbach – un simple mur en bois – en passant par Blue Placebo (2004) du collectif Sturtevant – des bonbons bleus posés au sol que le visiteur peut déballer et déguster à sa guise . De quoi laisser le spectateur non-initié pantois.

L’inlassable succès du Ready Made

La caissette à journaux comme les bonbons bleus ou encore les chaises longues et parasols dispersés dans l’espace par Martin Boyce dans We are Resistant, We Dry Out in the Sun (2004), partagent tous comme caractéristique d’être constitués à partir d’objets déjà existant dans la vie courante, mais transformés en œuvre d’art par leur exploitation nouvelle. C’est ce qu’on appelle le Ready Made, un procédé inventé en 1913 par Marcel Duchamp avec sa Roue de bicyclette, une œuvre composée d’une roue de vélo ayant pour socle un tabouret. Un siècle plus tard, cette technique artistique convainc encore de nombreux artistes, avec plus ou moins de réussite. Dans l’exposition Unlimited, on a notamment pu admirer des casseroles aux dimensions variables accrochées au mur, telles des tambours, des vestes épinglées à la verticales dont les épaisses coutures en laine dessinent de loin une œuvre géométrique monumentale ou encore des vélos identiques entassés les uns sur les autres pour former une gigantesque sculpture architecturale.

Une série de bonnes surprises

Au final, l’espace Unlimited réunissait de nombreuses œuvres surprenantes, marquantes, déstabilisantes – comme la sculpture de microphones plongée dans le noir de Shilpa Gupta, les portraits de nus anonymes et imparfaits de Ryan Mc Ginley dans Yearbook (2014), Horizon (2014) de Peter Feldman, qui unifie en une seule fresque équilibrée des paysages réalisés par différents artistes d’époques différentes ou encore Garbage Man (1993-2013) de Tal R., une gigantesque série de tableaux constitués de coupures de journaux et de dessins rapides de l’artiste, dont le désordre et la profusion intérieurs contrastent avec l’effet uni et ordonné de l’ensemble. Un véritable choc visuel tout comme un attrape-mouche à curieux. Ainsi, la perplexité laissée par quelques œuvres d’Unlimited a été largement compensée par la découverte d’une majorité de constructions puissantes et novatrices. En revanche, la visite de l’étage dédié aux galeristes laisse un souvenir beaucoup plus mitigé.

Le succès d’Eliasson

Ici, seule une petite minorité d’œuvres est parvenue à nous captiver assez pour arrêter notre balade dans l’immensité des lieux afin de prendre le temps d’y prêter une attention active. La plus marquante est sans doute Your Solar Nebula (2015) d’Olafur Eliasson. Ses bulles de verres de toutes tailles accrochées au mur deviennent inexplicablement noires, transparentes ou jaunes en fonction de l’endroit où se tient le spectateur. Cette œuvre aérée, légère, équilibrée donne le sentiment de suspendre le temps et la matière dans un instant de quiétude et de méditation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si une foule de spectateurs se tenait constamment devant cette sculpture moderne pour l’observer sous tous les angles et la photographier. Un succès amplement mérité.

Galeries trop conceptuelles

Autour d’elle se bousculent majoritairement de pâles successeurs de Jackson Pollock, de grotesques sculptures difformes en papier mâché, des bouteilles d’Evian élevées au statut d’œuvres d’art grâce au socle qui les soutient et aux vitres qui les protègent, des reprises de Malevitch à toutes les sauces avec un carré rouge sur fond bleu suivi d’un carré blanc sur fond rose, d’un carré bleu sur fond rouge et d’un carré blanc sur fond rouge, etc. On ne compte plus les monochromes. Le paroxysme du Ready Made est atteint avec une fraiseuse industrielle dont le travail est filmé en gros plan et qui fascine une foule de curieux.

Qu’on me contredise, S.V.P !

Cet article est écrit en toute connaissance de cause. J’ai conscience d’être inculte en matière d’art contemporain. Conscience qu’il existe de nombreuses clés de compréhension qui m’échappent. C’est en ce nom là que j’écris ces lignes. Car en sortant d’Art Basel, les questions qui hantent notre esprit se révèlent plus nombreuses que les souvenirs positifs que nous en avons gardés. Quelle est la définition de l’art aujourd’hui ? Comment la cote des artistes est-elle établie ? La qualité technique d’une œuvre a-t-elle encore aujourd’hui la moindre importance ? Quelle est donc la valeur de l’idée artistique si elle reste obscure pour le public ? L’art n’est-il aujourd’hui destiné qu’à une élite initiée qui se complaît à faire penser qu’elle comprend ce qui reste si lointain pour nous, petits gens ? J’ose espérer que non.

Et c’est pourquoi je souhaiterais qu’on me contredise. Qu’on parvienne à me convaincre qu’il se cache derrière chacun des monochromes une signification différente de celle de son voisin, que l’eau remplissant les bouteilles d’Evian devrait me faire revoir ma vision du monde. Qu’on me prenne par la main pour me montrer que j’ai tort.

 

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À propos de Lena Würgler

La seule autre vraie journaliste.

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